Créativité & prévision: les nécessités d’une clarification

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Les grands traits de la pensée unique étant posés (lien), la vision actuelle la mieux partagée du futur en appelle à l’inédit et par là à la créativité. Pourtant personne ne considère notre Histoire comme le produit d’un jeu aléatoire de possibles. Pourquoi en irait-il autrement pour celle de nos descendants? Pour essayer de lever cette incohérence, il nous faut avancer sur les relations qu’entretiennent trois notions: 


Le futur, l’inédit et la créativité


Dans quelle mesure notre futur sera-t-il inédit?

À travers plusieurs exemples, nous avons déjà vu que l’histoire s’appuyait sur de solides constantes, que l’évolution ne s’opérait pas à la même vitesse selon les domaines et que l’inédit pouvait échouer et ramener à des pratiques antérieures.

Il y a dans la dynamique sociale de multiples générateurs d’inédit, mais aussi… d’inertie. À chaque moment, ces éléments se combinent pour produire “une forme d’évolution“ plus ou moins radicale, plus ou moins rapide, plus ou moins partagée.

 L’inédit susceptible de ressortir de ce processus n’est donc pas exactement celui de la création graphique ou littéraire. Il s’agit d’un inédit particulier qui en appelle peut-être à une… créativité particulière. D’où une première question:


La créativité qu’est ce que c’est? 


Des chercheurs de Harvard ont mené pendant six ans une enquête particulièrement approfondie sur ce sujet auprès de 3 000 dirigeants d’entreprises. Selon ces spécialistes:

la principale qualité des innovateurs est leur capacité « d’association » : mieux que quiconque, ils établissent un lien pertinent entre des idées, des questions ou des problèmes qui concernent des domaines différents …/… L’enquête de Harvard confirme ce que Steve Jobs disait à un journaliste quinze ans plus tôt : « Créer, c’est relier des choses entre elles, c’est tout ».

Mais est-il suffisant de dire que “créer c’est établir des liens“ dans la mesure où selon les chercheurs spécialisés dans ce domaine, “toute activité intellectuelle“ consiste en cela (1):

Il est depuis longtemps acquis que l’activité humaine, tant pratique que cognitive, est de joindre et de séparer 

Y aurait-il alors plusieurs façons de le faire?

Posons que la créativité découle d’un mécanisme intellectuel à caractère incontrôlé. En ce sens, elle s’apparente à l’intuition.

De nombreux philosophes se sont intéressés à l’intuition (voir: anatomie des possibles: qu’est-ce qu’un “BON“ possible?)

Pour Descartes:“

c’est la connaissance qui découvre l’évidence

Pour Bergson:“

l’intuition est un travail, un long travail qui réclame une fréquentation assidue de l’objet

On retrouve le même principe à l’oeuvre dans la créativité selon l’étude des chercheurs d’Harvard mentionnée ci-dessus:

Lorsqu’on demande à un sujet créatif comment il a fait telle chose, il se sent un peu coupable parce qu’il ne l’a pas vraiment faite. Il a juste perçu quelque chose, qui est devenu évident ensuite. Cela s’explique par le fait qu’il est capable d’établir un rapport entre différentes expériences et de les synthétiser en un résultat nouveau. Et s’il y parvient, c’est soit parce qu’il a vécu davantage d’expériences que d’autres personnes, soit parce qu’il y a réfléchi de manière plus approfondie.

À l’instar de l’intuition, la création serait une forme de récompense pour celui qui aurait longuement parcouru un certain domaine d’investigation. Dans le cas de la futurologie, il s’agirait d’avoir parcouru… très longuement un domaine … très large.

Mais au service de quelle mission serait mobilisée cette créativité?


Futurologie d’annonce et futurologie stratégique


Deux grands types de questions animent la futurologie. Elles correspondent à deux approches, voire deux fonctions, pour ne pas dire deux philosophies:

  • l’approche par le « pourquoi?» : l’avenir vu comme le produit de l’Histoire
  • l’approche par le « pourquoi pas? »: le futur vu comme un inépuisable réservoir de possibles

Ces deux approches se réfèrent à deux concepts créatifs qui entretiennent des rapports ambigus: la synthèse et l’idée

L’idée se définit comme:

Représentation élémentaire sommaire …/… Le fait de se représenter quelque chose

La synthèse se définit comme:

Méthode de raisonnement, démarche de l’esprit qui va des notions ou des propositions les plus simples aux plus complexes

Ces deux formes de créativité, proches dans certains cas, éloignées dans d’autres, se distinguent par les rapports qu’elles entretiennent avec l’argumentation et avec la complexité.

L’idée surgit puis s’argumente à postériori.

Dans le cas de la synthèse, les arguments préexistent. Ce sont eux qui en constituent le “principe constructif“.

On associe principalement à l’idée des connotations de nouveauté, et à la synthèse, celles d’adéquation au problème posé.

Nous retrouvons dans cette dualité les deux grandes fonctions de la futurologie

Une fonction d’annonce dans laquelle la génération d’idées nouvelles est finalement assez facile puisqu’alimentée par la science et la technologie, qui offrent en permanence de nouveaux possibles à l’extrapolation. N’y suffiraient-ils pas que les “signaux faibles“, phénomènes ponctuels, auto-proclamés comme significatifs, en offriraient d’autres. Cette futurologie de l’annonce se doit d’être spectaculaire ou au minimum insolite. Elle sert principalement à écrire des livres de SF, à se faire plaisir, à se faire peur (ce qui revient probablement au même :-)) et à animer l’univers souvent triste des techno-sciences.

Plus complexe à aborder est la question de la créativité en futurologie stratégique, celle qui renvoie à la notion de synthèse. L’objet d’étude se définit ici comme une métamorphose continue (voir «5 principes pour une futurologie de la métamorphose »).  Osons le résumé suivant: un oeil créatif observe les évolutions d’un champ de forces et en déduit les probabilités d’émergences ou de mise en hibernation de grandes catégories de possibles avant de recommencer ce travail à l’intérieur de chaque catégorie, selon une démarche, par essence, évolutive et itérative.

 La remise en cause progressive de certaines légitimités (voir «le concept de légitimité: une clé pour l’approche du futur »), la montée de certaines influences et le franchissement de certains seuils (voir « la percolation: une base théorique pour analyser l’évolution ») ou à l’inverse les manifestations de résistance ou d’adaptation inattendues (voir « homéostasie: penser les rétroactions & contre-tendances »), l’effet domino résultant de l’imperfection des principes nouveaux (voir « l’incomplétude, talon d’Achille du futurologue ») sont autant de composants aux rythmes d’évolution variables, appelés à se combiner et se recombiner avec les connaissances et les technologies nouvelles.

Nous allons revenir là-dessus dans le billet suivant consacré aux scénarios dits « post-rétrospectifs ».

Dans une futurologie de l’annonce, la créativité va imaginer de nouveaux phénomènes.

Dans une futurologie stratégique, on demandera à la créativité de combiner de nouveaux processus et d’imaginer de nouvelles synthèses.

Dans le cadre de cette seconde démarche, la plus difficile (voir: « combien de futurs y a-t-il derrière une tendance? »), mais aussi la seule à être possiblement utile, la créativité brute du «“pourquoi pas“ a sans doute peu d’intérêt réel. Elle reste néanmoins un exercice “d’assouplissement intellectuel“… sans doute bénéfique.

Dans le cadre de cette seconde démarche, l’essentiel demeure de « parcourir très longuement un domaine … très large. Les leçons du passé y engagent également (voir « visionnaires du passé, comment ont-ils fait? »): les prédictions inattendues qui ont compté parmi les plus justes ont été le fait de généralistes.

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(1) Jean-Louis Le Moigne – http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Louis_Le_Moigne  – L’intelligence de la complexité – Science et pratique de la complexité – la Documentation Française

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