combien de futurs y a-t-il derrière une tendance?

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Les futurologues d’aujourd’hui aiment à se faire appeler “chasseurs de tendances“. Mais, au fait, qu’est-ce qu’une tendance?

 

Qu’est-ce qu’une tendance ?

 

Au niveau général, posons qu’une tendance est un phénomène qui s’inscrit dans une durée.

Un phénomène, étymologiquement “ce qui apparaît“, est défini comme  (source CNRTL ):

Ce qui se manifeste aux sens ou à la conscience, tant dans l’ordre physique que dans l’ordre psychique, et qui peut devenir l’objet d’un savoir.

Une tendance est donc fondamentalement une apparence, qui comme tout phénomène ne prend un sens qu’au travers d’une interprétation.

Cette interprétation se traduit en tout premier lieu par le fait de la nommer.

 

nommer une tendance

 

l’inversion de la cause et de l’effet

 

En futurologie, “choisir un nom“ pour une tendance, c’est généralement “commencer“ à annoncer un futur, qui est déjà là comme un ver dans le fruit alors qu’on le fera apparaître comme quelque chose de déduit, d’impliqué par la tendance en question.

Lorsque Ray Kurzweil, futurologue chez Google, souligne que la puissance des technologies de l’information augmente de façon exponentielle depuis plusieurs siècles, c’est évidemment pour postuler que cette progression va se poursuivre et justifier sa théorie de la singularité technologique. Dans ce cas, qui du pronostic ou de la tendance a impliqué l’autre?

 

les concepts voisins

 

Prenons l’exemple de l’essor de l’informatique mobile et de trois types d’interprétation que l’on posera comme liés à la résolution par la technologie:

a) de l’utilisation des déplacements domicile-travail-loisir
b) de la personnalisation de l’espace-temps du logement
c) d’un rêve intemporel de l’homme: l’ubiquité

Chacune de ces interprétations à son propre passé:

a) l’évolution historique du rural vers l’urbain, le développement des loisirs et du tourisme, le développement de l’économie des services …etc.

b) la partition de l’espace du logement, chambres individuelles, multiplication des postes de radio d’abord, de télévision ensuite, etc…

c) Dieu, le pouvoir par délégation, le portrait, la photo, le film, la star qui est en même temps au bord de sa piscine à Hollywood et dans les salons de plusieurs millions de personnes, le téléphone qui permet à chacun d’influencer à distance les comportements d’autres individus en temps réel… etc.

Chacune de ces interprétations est liée à un “actuel“ spécifique:

a) le cloud
b) le multi-écran
c) la visioconférence

Chacune a donc vraisemblablement son propre futur et travailler à partir de tendances baptisées “informatique nomade“ ou “informatique mobile“ ou “connexion permanente“ amènera à des prévisions tout à fait divergentes.

 

le niveau de généralité

 

Prenons l’exemple de la tendance la plus universelle qui soit, celle du vieillissement. Indiscutable à ce niveau de généralité, elle inclut cependant de multiples sous-tendances:

• son impact sur les capacités physiques intervient généralement plus tôt que sur les capacités intellectuelles
• l’impact physique précoce n’est d’ailleurs avéré que pour les performances de pointe
• la vue est généralement altérée plus rapidement que le goût
• le vieillissement se manifeste de façons diverses (fatigue plus rapide, récupération plus difficile, effort douloureux, difficultés fonctionnelles partielles …etc.)
• le vieillissement d’une partie du corps aura un passé et un impact variable selon, par exemple, l’activité professionnelle
• etc…

Ainsi les différents composants du vieillissement n’agissent pas tous de la même façon, ni en même temps, ni avec la même intensité. Chaque composant a lui aussi valeur de tendance.

Le vieillissement est une évolution hétérogène… comme, sans doute, toutes les tendances. Nous l’avons exprimé par une métaphore dans un précédent billet («les deux enfants et les jupitériens»)

 

question de point de vue

 

La lecture sur support numérique se développe… mais beaucoup moins vite que n’ont su le faire la musique et la vidéo.

Quelle est la tendance? Celle qui s’appuie sur la croissance du marché de l’e-book ou celle qui voit dans la résistance particulière du support papier un prélude à un probable échec du numérique dans ce domaine?

 

Les chiffres nous aident-ils à identifier une tendance ?

 

Un exemple

Le Monde Diplomatique, cite dans son numéro de février 2013, l’hebdomadaire brésilien Veja du 12/12/2012 qui compare le temps qu’il aura fallu à différents outils technologiques pour atteindre cinquante millions d’utilisateurs à partir de leur année de commercialisation

• téléphone (commercialisé à partir de 1878): soixante-quinze ans
• radio (1921) trente-huit ans
• télévision (1946) treize ans
• internet (1991): quatre ans
• tablette tactile (2010) deux ans

Une tendance s’exprime là de façon manifeste, celle d’une accélération, voire d’un emballement, de la consommation de produits technologiques, tendance d’autant mieux reçue qu’elle correspond au ressenti de chacun.

 

de la validité des chiffres

Pourtant, cette approche en apparence très rigoureuse appelle un certain nombre de remarques.

Est-il légitime de comparer la pénétration du téléphone qui a exigé la mise en place, ex nihilo, de tout un réseau, avec celle de la tablette tactile qui n’est qu’une déclinaison de produits déjà existants?

Que signifient 50 millions d’utilisateurs quand:

• la population des USA de 1861 était multipliée par 3 en 1915, par 5 en 1950, par 10 aujourd’hui
• les seuls BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) représentent 3 milliards d’habitants qui ont été progressivement de plus en plus concernés par cet emballement technologique.

 

de la décomposition de la tendance

 

Comme prévu, cette tendance est donc hétérogène et s’appuie sur de multiples déterminants.

La population urbaine a été multipliée par 13 entre 1900 et 2000 (pour dépasser les 3 milliards d’habitants), or l’équipement en infrastructures est plus facile dans les grandes villes (voir diffusion actuelle de l’internet très haut débit).

Cette hausse de la consommation technologique s’inscrit dans celle plus générale et plus ancienne de la consommation de loisirs qui a été fonction:

• d’une réduction du temps de travail
• de la hausse du niveau de vie
• … autorisées par une forte croissance de la productivité
• … et la nécessité de créer un large marché pour les produits de l’industrie

La production correspondante a été le fait de sociétés de plus en plus géantes, dotées d’énormes capacités de production et de distribution, ainsi que d’une force de frappe publicitaire de plus en plus considérable et de plus en plus alimentée… par les diffusions des précédents produits technologiques (radio, télévision, internet…)… ce que l’on appelle une rétroaction positive

Ces différents points de controverse, expriment eux-mêmes des tendances qui ont collaboré à générer, non seulement le phénomène considéré, mais également beaucoup d’autres.

 

conclusion provisoire sur le chiffre

 

Ainsi, si les tendances chiffrées peuvent éventuellement nous donner des indications sur l’avenir proche du marché des tablettes elles ne renseignent en rien sur le long terme, car derrière le chiffre il y a un monde qui change.

 

la question des implications sur le futur

 

l’a priori de stabilité

Anaxagore l’avait posé il y a bien longtemps:

Rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau.

Ce qui est une autre façon d’aborder le caractère décomposable et hétérogène de toute tendance (cf ci-dessus) et de rappeler que chacun de ses composants peut prendre une certaine autonomie et partir à la rencontre d’autres évolutions pour produire tout autre chose.

Il y aurait là toujours “continuités“, mais pas sous le terme qui avait été posé initialement pour l’envisager. En outre, ces “nouvelles continuités“ pourraient se multiplier et subir chacune les aléas exprimés ci-après.

La tendance aurait donc une structure combinatoire. Elle s’apparenterait à un système.

 

la notion de seuil

 

L’attitude spontanément adoptée face à une tendance consiste à la voir se poursuivre, et ce, d’autant plus, qu’elle sert généralement à fonder un futur auquel on croit (cf ci-dessus).

Or, une évolution, quelle qu’elle soit, affecte son environnement de façon variable selon des seuils (voir billet «la percolation: une base théorique pour analyser l’évolution») qui pourront donner lieu à;

• des rétroactions positives ou négatives
• des rencontres avec de nouvelles technologies
• des conflits avec certains pouvoirs
• des conflits avec d’autres tendances
• des ralentissements
• des transformations
• des opportunités pour de nouvelles émergences
• des risques particuliers
• …etc.

… autant d’interactions possibles … pour de multiples futurs

 

en guise de conclusion provisoire

 

Comment approcher, comment nommer, comment évaluer, comment utiliser les tendances ? Une question essentielle pour la futurologie qu’il nous faudra aborder dans un (ou plusieurs) autre(s) billet(s).

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