la pensée unique en futurologie

la pensée unique en futurologie

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Tout le monde est d’accord pour critiquer la pensée unique

… “particulièrement en futurologie“, pourrait-on ajouter à cette boutade, car dans ce domaine elle présente une particularité remarquable: elle se trompe toujours. Tout le monde le sait d’où l’engouement pour les “approches créatives“.

Que faut-il entendre par pensée unique en futurologie? On admettra qu’elle désigne un futur « socialement admis », qui « va de soi », qu’il n’est pas nécessaire d’argumenter, sauf aux marges. On dira, par exemple, que la pensée unique actuelle se fonde sur trois grandes thématiques: le réchauffement climatique, le transhumanisme et le big data. Nous envisagerons dans le billet suivant comment pourrait se construire l’erreur dans chacun de ces domaines. Notons, en attendant, qu’aucun d’eux ne faisait partie de la pensée dominante du futur il y a seulement vingt ans

  • Reportons-nous, par exemple, dans le courant des années soixante dix. Qu’y trouvait-on alors?
  • Les voyages interplanétaires en extrapolation aux premières conquêtes spatiales
  • La fin de “l’aliénation par le travail“ que ce soit par les robots ou par la décroissance, dans la mouvance de mai 68
  • La guérison de l’ensemble des maladies, notamment le cancer
  • L’épuisement des ressources
  • L’inéluctable d’une troisième guerre mondiale, évidemment nucléaire
  • Aujourd’hui, à tord ou à raison, rien de tout cela ne subsiste dans la pensée unique du futur.

En dehors même du débat sur les erreurs, on ne peut que s’étonner que des visions aussi majoritairement admises puissent s’avérer aussi éphémères… surtout dans un domaine comme la prévision à long terme qu’on imaginerait peu sujette aux fluctuations rapides.

Paradoxalement, la pensée unique en futurologie néglige tout ancrage à l’Histoire et ne s’alimente que des dernières découvertes, des dernières tendances et de l’humeur du moment. Comment, dès lors, ne serait-elle pas volatile?

Le “futur du passé“ y est gommé au profit du “futur du présent“

 

  • Les prévisions n’y sont pas univoques, mais associées à des connotations propres à l’époque, qui leurs donnent leurs sens véritables: ainsi les mêmes robots qui allaient, hier, nous “libérer du travail“, sont ceux qui, aujourd’hui, vont nous mettre au chômage.
  • Travailler dans l’instant, c’est se référer implicitement à la notion “d’état“ et non pas à celle d’évolution. Le processus de métamorphose est remplacé par la vision d’un “état futur“ directement confronté à un “état présent“. Le caractère spectaculaire de la prévision découle de cette confrontation… totalement fictive, qui va induire des visions de catastrophes… qui ne seront jamais identifiables en tant que telles quand on avancera vers elles… progressivement.
  • Tout événement traumatisant peut réorienter à tout instant la vision collective du futur
  • Les tendances à dimension historique sont ignorées

La pensée unique du futur fait partie du paysage médiatique

 

Son caractère médiatique se retrouve dans beaucoup de ses caractéristiques

  • La simplicité
    • La prévision découle d’une extrapolation simple à partir d’une tendance admise
    • Elle n’intègre pas les domaines scientifiques trop ésotériques: aujourd’hui la génétique, les nanotechnologies, la physique quantique… omniprésents dans les prévisions de spécialités, mais beaucoup plus discrets dans la pensée dominante
  • La capacité à “créer l’événement
    • Les domaines où rien de spectaculaire n’est attendu en sont exclus même s’ils jouent un rôle très important dans les pratiques sociales: le logement, l’enseignement, l’urbain… voire la démographie
    • La nuance et l’impact limité en sont exclus également
    • Elle doit “parler au sensible“: évoquer de grands espoirs ou de grandes peurs
  • La prévision doit pouvoir déboucher sur une représentation concrète dans l’esprit du plus grand nombre

La pensée unique du futur est consensuelle… par définition

 

Plusieurs dimensions de ce consensus ont déjà été évoquées dans un autre billet (voir « pourquoi les futurologues ont-ils besoin du totalitarisme ?»).

Les exigences du consensus amène la pensée unique à s’inscrire dans la morale dominante. Ainsi n’envisage-t-elle jamais l’avenir comme lié à un développement de l’immoralité de son époque.

L’essor spectaculaire de la consommation de stupéfiants, déjà perceptible il y a 40 ans, n’a pas fait l’objet d’extrapolations futurologiques. Aujourd’hui, ni « l’irrésistible ascension de l’économie de l’interdit », ni celle de la pédophilie, de la prostitution, et même du terrorisme n’interpellent la pensée dominante du futur. Tout se passe comme si la prévision ne devait pas être un prétexte à “parler de ces choses-là“ ou si, évoquer leurs développements signifiait y adhérer.

Pourtant, la morale est extrêmement inconstante (voir « le concept de légitimité: une clé pour l’approche du futur ») et ses mutations constituent une des forces les plus actives du changement (voir « le futur de la pensée, préalable oublié de la futurologie »), l’immobilisme des sociétés sous domination religieuses en atteste.

Seules quelques thématiques sensibles semblent directement concernées par cet aspect, pourtant ce réflexe moral va fréquemment affecter le raisonnement, dans toutes les évolutions liées à une remise en cause des légitimités bien installées du moment.

Comme « pensée du moment », la pensée unique du futur renseigne surtout très bien sur l’évolution des idéologies, qui pourra constituer son tout premier niveau de lecture.


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