visionnaires du passé: comment ont-ils fait?

visionnaires du passé: comment ont-ils fait?

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le visionnaire et les prédictions faciles

 

La qualité de visionnaire s’assimile à une distinction, réservée à qui réussit quelque chose de difficile. Dans le cas contraire, la réponse à la question du “Comment ont-ils fait?“ devient triviale.

les rêves intemporels de l’homme

 

“Voler“  est le rêve le plus ancien. Aller partout dans l’univers terrestre, sous-marin ou extra-terrestre relève de la même aspiration et des dispositifs dédiés à ces objectifs ont été envisagés dès l’Antiquité. Leonard de Vinci ou Jules Verne n’ont finalement pas apporté grand-chose aux premiers appareillages. Prévoir que l’homme réaliserait, un jour, ce genre de chose était facile.

les “déplacements spatio-temporels“ d’innovations

 

Le principe consistant à déplacer une innovation, d’un lieu ou d’une époque où elle est connue vers un lieu ou une époque où elle ne l’est pas, a beaucoup servi au siècle dernier pour “prévoir“ le succès en Europe de ce qui réussissait aux États-Unis. Il a beaucoup fait également pour la réputation de Léonard de Vinci (Wikipedia):

Un examen attentif de ses épures indique cependant que nombre de ces techniques furent, soit empruntées à quelques prédécesseurs immédiats (la turbine hydraulique à Francesco di Giorgio Martini, la chaîne articulée pour la transmission des mouvements à Taccola, etc.), soit l’héritage d’une tradition encore plus ancienne (le martinet hydraulique est connu au XIIIe siècle, les siphons et aqueducs sont visibles chez Frontin, les automates de divertissement décrits par les mécaniciens grecs…)…/…Le concept d’un bateau sous-marin remonte à l’Antiquité.

les dispositifs pour faire la guerre

 

Il suffit de constater que, de tout temps, les guerres ont mobilisé toutes les ressources disponibles pour tuer et l’extrapolation à partir de toute découverte scientifique devient évidente. Les machines de Leonard de Vinci, la guerre bactériologique de Robida et la bombe atomique de Wells n’ont dès lors plus rien de prodiges visionnaires. Prédire le futur des engins de mort est facile. D’ailleurs je vais profiter de la sortie du très attendu “rayon de la mort“ dont la marine américaine vient d’être dotée (lien vidéo)  pour vous offrir quelques prédictions en exclusivité: les algorithmes, la génétique, les nanotechnologies serviront aussi à tuer… si, si, vous verrez.

les prévisions faciles “en situation“

 

Outre ces catégories générales, certaines époques apparaissent plus propices à certains types de prévisions: la transformation des pratiques et du poids économique de la jeunesse au début des années soixante, la question des données personnelles aujourd’hui…chaque époque a sans doute les siennes. Cela n’implique pas directement des anticipations exactes, mais identifie des thématiques porteuses de changements importants.

 

le visionnaire et les “vérités intemporelles“

 

mathématiques & philosophie, mais pas seulement

 

Théories mathématiques, physiques ou chimiques et pensées philosophiques d’hier continuent de nourrir les réflexions d’aujourd’hui. S’il existe des vérités intemporelles, ceux qui les ont formulées ont fait œuvre de découverte, pas de prophétie. On peut relire Nicolas Machiavel et se convaincre de l’existence de constantes comportementales propres à la nature humaine.

Ces questions concernent très certainement la futurologie, mais entrent-elles dans notre propos sur les visionnaires? La réflexion sur ce sujet peut être alimentée par l’exemple suivant qui touche à un domaine pratique.

l’exemple de Mohammed Al-Razi

 

Sept principes pour assurer la préservation de la santé:

1- modération et équilibre lorsque le corps est en mouvement et lorsqu’il est au repos.

2- modération en mangeant et en buvant.

3- élimination des surabondances.

4- amélioration et réglementation des habitats.

5- éviter les excès néfastes avant qu’ils ne deviennent incontrôlables.


6- entretenir une harmonie entre les ambitions et les résolutions.

7- se forcer à acquérir de bonnes habitudes notamment concernant la pratique de l’exercice physique

Ces principes ne sont pas extraits du programme actuel  MangerBouger, mais de recommandations écrites aux alentours de l’an 900 par Mohammed Al-Razi dit Rhazès, médecin, chimiste et philosophe de l’ancienne Perse.(source )
Praticien avant tout, il s’appuyait sur des préceptes extrêmement modernes, dont la médecine préventive évoquée ci-dessus.

«Il introduisit la méthode clinique dans l’art médical dans le soin qu’il prenait dans l’interrogatoire minutieux des malades, l’importance qu’il attachait à la symptomatologie, les déductions diagnostiques et thérapeutiques qui en découlaient…/… Rhazes pratiquait de nombreuses spécialités médicales: la chirurgie, la gynécologie, l’obstétrique la chirurgie ophtalmologie et même la stomatologie.

Un médecin, qui au Xe siècle pensait comme un médecin d’aujourd’hui, est-il un visionnaire?
À l’appui de la réponse négative, on dira qu’un praticien se limite à résoudre les problèmes de son temps avec les ressources dont il dispose. Ce fut également le cas de Léonard de Vinci qui recherchait des procédés destinés à une exploitation immédiate.
Le concept de visionnaire serait donc exclusivement attaché à la formulation ou la résolution de problèmes futurs? Mais il suffirait alors à ce médecin d’écrire la simple phrase «on pratiquera comme moi dans dix siècles», pour être incontestablement considéré comme tel… et la différence ne tiendrait qu’à quelques mots.

Inventeurs, précurseurs, visionnaires, les contours de ces notions restent flous.

 

la prédiction technologique à partir de quelques exemples ?

 

le téléphone selon Graham Bell en 1878

D’une manière semblable à celle du gaz ou de l’eau, on peut concevoir que les câbles des fils téléphoniques pourront être posés, souterrainement ou suspendus en l’air, communiquant par des fils de branchement avec des domiciles privés , maisons de campagne, magasins, usines, les réunissant ainsi par des fils principaux au bureau central. Un tel plan, impraticable pour le moment, doit, j’en ai la ferme conviction, résulter de l’introduction du téléphone dans le public. Je crois même que, dans l’avenir, les fils réuniront les bureaux centraux d’une ville à l’autre et qu’un homme pourra converser d’un bout du pays à l’autre. Je comprends que de telles idées puissent vous paraître utopiques

En 1878, on utilisait les réseaux d’eau depuis longtemps, mais le réseau électrique n’existait qu’à titre expérimental et uniquement pour le courant continu (Edison). L’alternatif allait mettre encore vingt ans à s’imposer (Westinghouse et Tesla).

Comment a-t-il fait ?
C’est dit dans l’exposé. Il procède par analogie avec les fluides, soit l’application d’un principe connu à une thématique nouvelle.

le téléphone selon Nicolas Tesla en 1909

 

source Gizmodo

Il sera bientôt possible, par exemple, pour un business man de New York, de dicter ses instructions et de les voir apparaître instantanément à Londres ou ailleurs. Il pourra appeler et parler depuis son bureau avec n’importe quel abonné du téléphone dans le monde. Il sera simplement nécessaire de porter un instrument bon marché, pas plus gros qu’une montre, qui permettra à son porteur d’entendre n’importe qui sur terre ou sur mer à des milliers de kilomètres. On pourra alors entendre ou transmettre des discours ou une chanson dans les parties les plus reculées du monde. De la même manière, toutes sortes d’images, dessins ou imprimés pourront être transférés d’un lieu vers un autre.

Comment a-t-il fait ?
Cette approche remet en cause le réseau filaire. Tesla s’était rapidement spécialisé dans ce mode de transmission avec, entre autres applications, les radars et les télécommandes. Il a déposé de nombreux brevets dans ces domaines à partir de 1891. (source)
La foi qu’il avait dans ce type de principes encore expérimentaux le portait naturellement vers cette extrapolation pour le téléphone. On retrouve là encore une approche par analogie pour la transposition aux secteurs moins connus du transfert d’imprimés, d’images et de dessins.

la visioconférence

 

La représentation de ce système de visioconférence date de 1943 .
Elle est le fait d’un illustrateur, ce qui n’est pas neutre pour notre propos, car on voit que, sur un thème voisin, la prévision se construit de façon totalement différente.
Un dessinateur va évidemment rechercher dans l’inédit, et de façon exclusive, ce qui peut faire l’objet d’une transcription graphique. Il “inventera“ donc plus facilement la visioconférence que le téléphone. Nous y revenons ci-après à propos d’Albert Robida.

quelles sont les meilleures sources?

 

Ainsi les préoccupations du visionnaire influencent-elles leurs visions. Les ingénieurs préparent leurs inventions de demain ou essaient de vendre celles d’aujourd’hui, les auteurs de science-fiction cherchent des pratiques inattendues fondatrices d’une société différente, les illustrateurs et les cinéastes se focalisent sur les aspects “photogéniques“ du futur.

Parmi ces multiples voies, celles de l’ingénieur sont-elles plus fiables ?
Il ne peut évidemment pas tout prévoir à partir de son secteur de spécialité, mais qu’advient-il de ses prédictions quand il en sort pour s’aventurer dans un domaine qu’il connaît… moins bien ? (source)

Ces deux prédictions de Thomas Edison datent de 1911:

Nous sommes déjà sur le point de découvrir le secret de la transmutation des métaux, qui mettent tous en jeu les mêmes composants, mais combinés dans des proportions différentes. Avant longtemps, il sera aisé de convertir un camion de barres de fer en autant de barres d’or vierge.

ou encore:

Les livres du siècle à venir seront tous imprimés sur des feuilles de nickel. Le lecteur pourra profiter d’une petite bibliothèque en un seul volume. Un livre de deux pouces d’épaisseur contiendra 40 000 pages soit l’équivalent d’une centaine de volumes.

Quelqu’un de… très bien disposé… pourrait voir là l’intuition des futures liseuses 🙂

 

les visionnaires sociaux

 

la transformation des usages

 

À la base, une équation simple:  usage + nouvelle technologie = nouvel usage

Ainsi, un pédagogue qui s’intéressait aux innovations techniques était destiné à avoir la vision de l’enseignement assisté par ordinateur. Celle-ci étant “photogénique“ pouvait apparaître aussi sous la plume d’un illustrateur. Elle apparaît donc dès le début du siècle dernier avec un traitement humoristique de Villemard  et également vers les années 1950/1960 (source) .
on trouverait l’équivalent pour les transports, les spectacles, l’alimentation, etc.

L’équation n’opère pas systématiquement et sous le lien précédent relatif à Villemard on verra, par exemple, que l’automatisation, qui fonctionnait assez bien sous de multiples pratiques, s’est avérée moins pertinente appliquée à l’entretien corporel.

les approches plus générales du social

 

Aux spécialités des technosciences répondent les thématiques du social, où le visionnaire, qu’il soit théoricien de l’économie, du politique ou de l’environnement, a toujours eu beaucoup de mal à exister en dehors des prophéties totalitaires (voir “pourquoi les futurologues ont-ils besoin du totalitarisme?“).

Le futur social se présente le plus souvent comme surdéterminé par la technologie.
Dans le passé comme dans le présent, la prévision s’est rarement intéressée aux forces susceptibles de favoriser ou de faire obstacle à l’adoption massive de nouveaux produits, services ou procédés.

La science-fiction devrait régner sur les approches plus globales du devenir des sociétés. On y trouve d’ailleurs des intuitions remarquables comme chez Philip K. Dick, George Orwell, Harry Harrison et quelques autres. Cependant, la dynamique propre au genre et l’explosion créative qui le caractérise brouillent énormément l’identification des intuitions utiles, même quand il ne nous entraine pas vers des horizons post-apocalyptiques, intergalactiques ou intertemporels.

 

un visionnaire reconnu: albert robida

 

Albert Robida (1848-1926) est un illustrateur très prolifique qui a exercé ses talents dans les domaines aussi variés que le journalisme, la vulgarisation scientifique, la fiction, la presse satirique, la présentation du patrimoine touristique, la science-fiction. A propos de ce dernier point, Pierre Versins écrit dans son “Encyclopédie de l’utopie et de la science-fiction“ (l’âge d’homme – 2000)

Robida est le seul des anticipateurs (de son époque) à avoir présenté un tableau de notre présent qui ne soit pas trop éloigné de la réalité… il n’existe pas, en conjecture, d’oeuvre qui puisse, même de loin, être comparée à sa production

On trouvera une présentation assez complète de la vie et des œuvres d’Albert Robida ici (mentionné sous la mention -source*-), d’où sont tirées les références ci-dessous (sauf mentions contraires)

un visionnaire technologique

 

(source *)

… dans «la vie électrique» (1892) … il dresse, avec une plume et un crayon humoristiques, une fresque étonnamment prophétique de notre société de la fin du XXe siècle. Il met en scène de grandes innovations techniques sorties tout droit de son imagination, telles que le « téléphonoscope », système de télévision-internet, les tubes terrestres à grande vitesse et les aéronefs.

Comment a-t-il fait?

Cette fin du XIXe siècle, période inventive par excellence, fut marquée par l’essor de l’information et de la vulgarisation scientifique, sous l’action d’un certain nombre de pionniers comme Louis Figuier  ou Adolphe-Louis-Émile Bitard.
À l’instar de l’époque actuelle, il devenait facile de se documenter sur les sciences et les technologies. Acteur de ce mouvement, Robida a notamment collaboré à La Science illustrée.

Par ailleurs, toute l’innovation du moment se retrouvait dans les expositions universelles. Il a été correspondant du “Monde Illustré“ à celle de Vienne en 1873. Ensuite, beaucoup ont eu lieu à Paris, qu’il a suivies en spectateur attentif (voire en acteur pour celle de 1900).

Il était donc quelqu’un de bien informé sur les nouvelles technologies de son époque.

le futur des transports

 

Comme beaucoup de ses contemporains, Robida a beaucoup travaillé sur le transport aérien. Bien avant le premier saut de puce de Clement Ader en 1890 et le premier vol des frères Wright en 1903, il représente des modes de transport aérien collectif ou les véhicules sont même envisagés avec un certain souci d’aérodynamisme.

En matière de transport terrestre, il avait imaginé un système de transport rapide constitué de «tubes» qui, moyennant une certaine réinterprétation, peut préfigurer notre actuel TGV.

 

Le téléphonoscope

 

Le téléphonoscope a beaucoup fait pour sa réputation. Il le décrit lui-même (source *):

L’ancien télégraphe électrique, cette enfantine application de l’électricité, a été détrôné par le téléphone et ensuite par le téléphonoscope qui est le perfectionnement suprême du téléphone ». Dans cette évolution darwinienne de la technique, il se situe en bout de chaîne, il est désormais « cette étonnante merveille qui permet de voir et d’entendre en même temps un interlocuteur placé à mille lieues

On y voit des spectateurs assister à des représentations théâtrales, s’informer et faire du shopping par le moyen de cette vitre quasi incorporée dans le cloisonnement à l’image de la dernière génération de nos écrans plats.

Où en étaient ces technologies vers 1870-1880 ?
On commençait à en parler, mais le début officiel de la télévision a dû attendre le 26 janvier 1926, à Londres et une présentation de l’ingénieur John Logie Baird aux membres de la Royal Institution – source
… soit un demi-siècle plus tard!

autour des microbes

 

Un dessin de la vie électrique (1892), “le grand médicament national“ représente une vaccination de masse.
Cette pratique était-elle courante à l’époque ? Non. La première vaccination humaine (hormis la vaccination au sens originel de Jenner) fut celle d’un enfant contre la rage le 6 juillet 1885  –  source

Cependant, les agents infectieux de la plupart des grandes maladies ont été isolés entre 1870 et 1890, période où il a développé ses anticipations en matière de médecine et de guerre bactériologique.

un visionnaire social

 

(source*)

Robida concentre son attention sur l’usage. Contrairement, encore une fois, aux auteurs de vulgarisation scientifique et technique qui n’accordent aux usages qu’une place relativement limitée

On retrouve effectivement partout ce souci de l’usage aussi bien collectif qu’individuel, incorporé dans de nombreuses scènes du quotidien.

Cette valorisation de l’usage est le fait d’un observateur de son époque qui voyait arriver la société de consommation. En 1883, Émile Zola publiait “Au bonheur des dames“. En 1889 on ouvrait “La Samaritaine“ et on agrandissait le “Bon marché“.

On va également trouver chez Robida des représentations explicites de l’émancipation féminine. Un de ses dessins les plus connus représente d’ailleurs une femme avocate en train de plaider.
Les femmes avocates existaient-elles à son époque ? Pas en France, où il fallut attendre 1907 et Jeanne Chauvin , mais aux États-Unis, oui, depuis Arabella Mansfield, en 1869.
Observateur attentif de l’évolution technologique, Il l’a été également de la société de son temps.

 

albert robida: analyse critique

 

une époque favorable à la prophétie ?

 

La fin du XIXe siècle se caractérise par un différentiel énorme entre des possibles technologiques qui s’ouvraient de jour en jour et une mise à disposition effective, encore très confidentielle, des systèmes et objets correspondants. Un potentiel considérable de produits de consommation était en train de se constituer, qui allait alimenter tout le vingtième siècle.

Appuyé sur des évolutions beaucoup plus franches, le futur à cette époque était donc, peut-être, assez lisible, du moins sous ses aspects technologiques.(…évidemment, la prévision du passé est plus facile que celle de l’avenir :-))

Ainsi Robida s’est-il toujours beaucoup trompé quand il a voulu prédire à contrario des tendances lisibles de son époque, et a-t-il eu souvent raison quand il les a suivies.

les transports: comment s’est-il trompé ?

 

Il n’a pas inventé le transport pneumatique qui existait depuis l’Antiquité (Wikipedia) .

Des systèmes de poste pneumatique ont été employés dans plusieurs grandes villes à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle

Dominique Lacaze (in Futuribles N°366) souligne par ailleurs:

ils ont existé même pour transporter les personnes au moins de façon embryonnaire …/… comme à Londres en 1863

L’idée même de sa reprise a pu survenir de façon simple. À cette époque, la programmation du métro de Londres avait provoqué un débat passionné entre les tenants de la solution souterraine et ceux de la solution aérienne. Le concept d’un “tube (métro souterrain) en aérien“, éminemment graphique, pouvait donc s’imposer à l’imagination d’un illustrateur. Ces idées flottaient dans l’air du temps, la première ligne de métro de Paris allait être créée en 1900 et Robida a milité contre son développement en aérien.
Petite précision, le métro de Londres s’appelait “le Tube“…

L’époque étant très sensible aux transports par les airs, beaucoup, comme Robida, ont appliqué ce mode de déplacement naissant à l’espace urbain (voir également Villemard) –
On peut imaginer que l’exposition universelle de 1878 porte une certaine responsabilité dans cette illusion collective. C’est là que furent présentés, autour des inventions d’Henri Giffard,  des ballons libres de différentes capacités qui permirent à 35000 personnes de voler dans le ciel de la capitale.
En outre, le design de son aéropaquebot (1892) est une transposition directe de celui du sous-marin “Le Gymnote“ lancé en 1888 . Quant au transport aérien individuel par aéroflèche, c’est une anticipation… toujours en attente à l’heure actuelle :-).
On ne trouve pas chez Robida l’équivalent de ce modèle de Claude H. Freese, certes plus récent (1930), qui aurait pu prétendre à plus juste titre préfigurer le mode de transport aérien d’aujourd’hui.

La question des transports permet de mettre à jour chez lui un certain snobisme, qui l’a amené à de grosses erreurs autant qu’à des prédictions inédites.
Ainsi, il ne fait quasiment pas allusion, dans ses propres œuvres, aux principes qui étaient considérés comme les plus prometteurs du moment: le train et l’automobile. À peine émergents, ils les avaient déjà posés comme dépassés.

En matière de transport, il faut le dire, Robida a eu tout faux.

 

le téléphonoscope: comment se l’est-il approprié ?

 

Il lui doit une grande part de sa notoriété. Pourtant, Robida n’a pas inventé le téléphonoscope en 1883. Celui-ci, et sous le même nom, apparaît quatre ans plus tôt dans la revue satirique Punch, sous la plume de l’illustrateur George du Maurier , qui s’était efforcé de représenter ce qu’il avait cru comprendre (à tord) d’une prédiction de Thomas Edison sur le futur des télécommunications et de la transmission du son et de l’image.
Du Maurier (encore un illustrateur), représentait un couple, dans un salon, en visioconférence avec des personnes à l’extérieur par l’intermédiaire d’un écran, au demeurant beaucoup plus crédible puisque de forme rectangulaire.

On peut alors postuler deux choses.
Tout d’abord que Robida est “tombé amoureux du concept“ dès qu’il en a eu connaissance, ayant perçu immédiatement son potentiel graphique pour la science-fiction.
Ensuite, le fait de tenir ce concept de quelqu’un d’autre l’a incité à le “pousser“ énormément à des fins d’appropriation personnelle. Sa “customisation graphique“ fut peu heureuse pour la forme (reprise de l’ovale des miroirs), mais peut-être n’aurait-il pas anticipé autant d’applications futures s’il avait été le véritable créateur du concept.

autour des microbes II

 

Nous avons souligné au chapitre précédent que c’est à cette époque, entre 1870 et 1890, que les agents infectieux de la plupart des grandes maladies avaient été isolés. Le principe du vaccin consistant à inoculer la maladie, pouvait facilement suggérer la finalité inverse comme a pu le faire Alphonse Allais (Wikipedia)

au lieu de déclarer la guerre aux Allemands, on leur déclarera la peste ou le choléra !

Bien que d’un humour discutable, cette phrase montre bien que l’idée de l’inversion de la cause et de l’effet faisait son chemin durant cette période et Robida aimait les approches insolites.

visionnaire social ou amuseur ?

 

Il y a un probable abus à voir en lui un visionnaire du féminisme. Tout indique que ses représentations se voulaient satiriques. On trouvera dans “la vie électrique“, en parallèle du “parti féminin à la Chambre“, la “ligue des revendications masculines“.

Sur ce point Robida n’a sans doute rien vu d’autre qu’un sujet de plaisanterie. Ni le rôle d’authentiques leaders politiques joué par les femmes dans la Commune  comme Nathalie Lemel, Élisabeth Dmitrieff ou Louise Michel , ni l’émergence des idées féministes autour de Maria Deraisme , ni les acquis progressifs concernant l’enseignement et notamment la création d’une École Normale féminine à Sèvres et d’une agrégation féminine en 1879.

Son approche du social par les usages nouveaux est évidente, mais elle semble devoir davantage aux recherches d’inspiration de l’illustrateur, qui ne craint pas d’avoir recours à l’outrance, qu’à une approche sociologique même approximative.
Ainsi évoque-t-il le principe des cuisines centrales, mais il représente celles-ci comme une application des hauts-fourneaux, ce qu’il ne devait sans doute pas sérieusement imaginer. Nombre de ses illustrations sont de cette veine.

le cas particulier de la consommation de masse

 

Au chapitre de ses anticipations assez étonnantes, on va trouver dans “la vie électrique“ en 1892,  des développements multiples autour de l’appellation de “parc national“ alors qu’il n’en existe à l’époque que trois dans le monde: Yellowstone crée en 1872, le parc royal australien (1879) et Yosémite (1890). Même l’idée de “réserve“, concept ancêtre des parcs nationaux, n’existait pas à proximité immédiate, en dehors du Grand Paradis en Italie.

Or, non seulement il les évoque, mais il y associe des migrations massives de citadins stressés (voir ses dessins sur “l’arrivée des énervés“)

Cette vision de la consommation de masse ne s’arrête pas là. Il représente également ce qui peut s’assimiler à une préfiguration du star-system, voire de la “presse people“, à savoir une foule immense se regroupant pour prendre des nouvelles du “grand scientifique malade“ avec affichage du bulletin de santé en temps réel.

Comment a-t-il fait ?
L’utilisation de l’idée de parc national peut s’expliquer par ses recherches historiques (voir chapitre suivant). Quant aux visions de foules, les références ne manquent pas, depuis l’agitation boulangiste, qui à l’époque provoquait des rassemblements de plusieurs dizaines de milliers de personnes, jusqu’aux 35 millions de visiteurs de l’exposition universelle de 1889, 50 millions en 1900  (source wikipedia).

Sur la base de la maxime “on croit davantage à ce qui fait peur», on peut émettre l’hypothèse que Robida, dessinateur solitaire des détails architecturaux du vieux Paris, avait sans doute suffisamment peur de la foule pour lui voir jouer un rôle clé dans le futur. Si cette hypothèse s’avérait exacte, cela mettrait en évidence le rôle des croyances et les peurs profondes du visionnaire dans la construction de ses prédictions.
Mais il ne s’agit que d’une interprétation très hypothétique.

un homme du passé ?

 

Durant un demi-siècle (1878 à 1928)  Robida a produit une vingtaine d’opuscules sur l’architecture des vieilles villes d’Europe et surtout deux ouvrages sur l’histoire architecturale de Paris:  Paris de siècle en siècle (1895) et Le Cœur de Paris (1896). Par ailleurs (source*)

L’Exposition universelle de 1900 lui fournit l’occasion d’exprimer sa passion pour les reconstitutions du passé avec la réalisation du « Vieux Paris », dont il est à la fois le concepteur et le maître d’œuvre. Construite en majeure partie sur pilotis, entre le pont de l’Alma et la passerelle de Billy, cette « attraction » de l’Exposition, avec ses monuments, ses théâtres, restaurants et échoppes, ses habitants et ses corps de métier en costume d’époque, connaît un vif succès populaire.

Est-il imaginable qu’autant de visions d’avenir aient pu être produites par un homme dont les centres d’intérêt et la sensibilité étaient aussi résolument tournés vers le passé?

Si l’intérêt pour l’Histoire apparaît essentiel pour qui cherche à comprendre les évolutions de son époque, l’attrait pour le patrimoine architectural historique pose question pour un visionnaire du futur.
Poser question ne signifie pas donner réponse, mais ses dessins relatifs à la dégénérescence physique des hommes de science (voir “la vie électrique“) ne renvoient pas à une grande foi dans le progrès qu’on peut attendre d’eux.

A-t-il jamais cru à ses propres prophéties ? Ne faut-il y voir que recherches graphiques ?

 

conclusion provisoire

 

Nous avons pu constater le rôle actif d’un certain nombre de facteurs dans la pensée des différents visionnaires évoqués
• la documentation multisectorielle, dans tous les cas
• les mécanismes de transposition, de convergence et d’analogie
• l’observation et l’analyse du présent, pour les prévisions sociales
• le traitement “au plus large“ des interactions, c’est-à-dire l’intérêt des approches généraliste.

Concernant l’exemple de Robida, il n’y a pas beaucoup d’éléments de nos pratiques d’aujourd’hui que l’on puisse retrouver véritablement décrits dans ses oeuvres. Par contre, beaucoup de ses extrapolations semblent “aller dans notre direction“ et surtout “s’ouvrir aux nôtres“.

Ceci introduit la dimension idéologique du visionnaire que l’on retrouve également avec la question  relative aux prédictions pertinentes, mais construites sur des bases “non légitimes“ (comme l’outrance et le burlesque).
Nous allons y revenir dans la seconde partie de cet article sous le titre “ce que le visionnaire du passé doit au présent“.

Enfin, ultime remarque: l’époque des visionnaires-illustrateurs est révolue. Google, les réseaux sociaux, les algorithmes, les données personnelles, les nanotechnologies, la génétique et tout ce qui fonde l’évolution d’aujourd’hui ne se représentent plus graphiquement.

Il y a un siècle, le futur pouvait se dessiner.

 

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