l’irrésistible ascension de l’économie de l’interdit

l’irrésistible ascension de l’économie de l’interdit

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l’économie de l’interdit en quelques chiffres

 

Sauf indication contraire, les chiffres et extraits cités ci-dessous sous la seule mention de leur auteur, proviennent du N°130 de Manière de voir – intitulé «A qui le crime profite» – … ainsi que l’idée de se référer au célèbre western spaghetti.

 

le bon

(Jean de Maillard)

Apple, grâce à de judicieux montages qui passent par l’Irlande et les Pays-Bas pour aboutir aux îles vierges britanniques, ne paie que 9% d’impôt, la plus douée est Amazon avec seulement 3%. Par la voie du sénateur Carl Levin, le Sénat américain a du avouer son impuissance puisque rien de tout cela n’est illégal

 

la brute

(François Loncle)

En France, la prostitution qui concerne 15000 femmes engendre un chiffre d’affaires annuel évalué à 3 milliards d’euros

En France, le chiffre d’affaire de la prostitution représenterait donc le double du chiffre d’affaires réel de Google et 15 fois son chiffre d’affaires déclaré en 2012. (source VRDCI citée par le Monde du 18/12/2013).

(Maurice Lemoine)

Les bénéfices de toutes les activités délictueuses à l’exclusion de l’évasion fiscale se seraient élevés (source ONUDC) à environ 2100 milliards de dollars en 2009 -…/… le blanchiment d’argent représenterait quand à lui 1600 milliards de dollars supplémentaires dont 70% légalisés à travers le système financier.

En 2009, source (Banque Mondiale), 2100M$ représentait le PIB de la Russie, l’ensemble des 3700M$ le PIB du Japon (3ème mondial)

 

le truand

(Ibrahim Warde)

En quelques années, Enron s’était hissée au septième rang des entreprises américaines avec plus de 100 milliards de chiffre d’affaires… De 1996 à 2001, elle a reçu du magazine Fortune la palme de l’entreprise la plus innovante… Alors que 98% de la valeur d’Enron s’envolait en fumée en quelques mois, les principaux cadres s’accordaient des primes de départ somptueuses, quand aux initiés ils s’étaient délestés de leurs actions.

Cette affaire fut suivie de beaucoup d’autres

Enron n’avait dissimulé «que» 2 milliards de dollars de dettes; Worldcom avait omis de comptabiliser 3,85 milliards de dollars de coûts; Xerox avait gonflé ses ventes de 6 milliards de dollars: Merck avait enregistré 12,4 milliards de dollars de chiffre d’affaires fictifs.

Difficile de ne pas ajouter à cette liste Bernard Madoff

une escroquerie estimée entre 23 et 65 milliards de dollars

… qui lui a permis de prospérer pendant 30 ans.

En 2013, le montant des sommes dissimulées dans les paradis fiscaux s’évalue entre 15 000 à 23 000 milliards d’euros, dont 1200 milliards d’euros pour la seule île de Jersey, de l’aveu même de John Harris, son directeur des services financiers, le 1er juin 2011, devant la commission des finances du Sénat français – (Olivier Cyran citant taxjustice network).

23 000 Milliards d’euros représente en 2013 l’ensemble des 3 premiers PIB mondiaux : États-Unis + Chine + Japon (source FMI)

 

comment en est-on arrivés là?

 

l’interdit: une opportunité économique

Toute interdiction fabrique une rareté et permet ainsi l’enrichissement rapide de qui la transgresse.

 

rien n’est interdit partout

L’interdit est délimité dans l’espace par des frontières. Question déjà évoquée dans un précédent billet le concept de légitimité: une clé pour l’approche du futur» notamment dans le paragraphela légitimité ici et maintenant)

 

Toute frontière crée un différentiel exploitable

Confédérations, états, pays, villes, zones monétaires, zones franches, zones aidées… zones constructibles… autant de délimitations entre une multitude d’intérieurs et d’extérieurs, autant de terrains pour la contrebande, la spéculation, la corruption -d’une part- autant d’opportunités d’avantages concurrentiels pour les firmes -d’autre part-

 

un mécanisme d’auto-radicalisation

La circulation irrégulière des biens, services et capitaux prive l’État des taxes qu’il devrait normalement percevoir. Le pouvoir politique s’affaiblit et lutte ainsi de plus en plus difficilement contre le bénéficiaire (mafia ou multinationale) qui, lui, accumule les profits… qui lui permettent de renforcer davantage sa position par la corruption (également connue sous les termes “d’influence“ ou de “lobbying“). Cette corruption, s’appliquant aux individus, gangrène et affaiblit encore davantage les pouvoirs auxquels ils participent (hommes politiques, police, justice, médias…). Le contrevenant devient de plus en plus fort, le régulateur de plus en plus faible.

Plus la transgression progresse, plus le politique est interpelé pour faire respecter la loi, plus celui-ci génère des interdits nouveaux, sources de nouvelles transgressions et de nouveaux profits, démontrant par là même une impuissance croissante face aux grands intérêts économiques. Il ne s’est sans doute jamais produit autant de normes et de lois qu’aujourd’hui.

 

les verrous anti-retours

Le premier coureur qui utilise un produits dopants y trouve immédiatement un avantage et gagne de l’argent. Puis les autres le rejoignent, l’avantage initial disparaît, mais il faut rester dopé pour pouvoir suivre le peloton. Ce principe s’applique à toute l’économie de l’interdit.

 

l’optimisation comptable à l’échelle planétaire…

Chaque secteur économique est aujourd’hui contrôlé par un petit nombre d’entreprises internationales. La veille technologique, l’espionnage, le débauchage de cadres aidant, toutes les entreprises de l’oligopole tendent à livrer des produits à peu près similaires et donc à rechercher ailleurs leurs avantages concurrentiels. En exploitant habilement des frontières, chaque poste comptable d’une multinationale peut trouver quelque part les conditions de son optimisation (aides, taxes, impôts, énergie, main-d’oeuvre …etc). Le monde se transforme en jeu d’échecs pour le plus grand plaisir de ses dirigeants… et la dynamique du jeu se substitue aux objectifs sociaux qui auraient dû prévaloir.

 

Au final, la recherche de l’avantage concurrentiel par l’optimisation comptable inclus dans une même dynamique de transgression des interdits:

• l’optimisation de la R&D (plagiat, abus de propriété industriel…)

• “l’optimisation“ de la main d’oeuvre (coût, cadences, droits, sécurité, travail des enfants…)

• les commercialisations précipitées (escamotage des tests et des processus de validation)

• la dégradation des services associés (assistance, livraisons, SAV…)

• l’exploitation du consommateur (recueil illégal de données personnelles…)

• …etc.

 

… et son paradoxe

L’interdit apparaît aujourd’hui comme le moteur indispensable du fonctionnement de l’économie libérale.

 

l’entrecroisement des alliances

L’économie officielle utilise des moyens de plus en plus illicites. Les mafias se dotent toutes de vitrines de respectabilité (souvent l’immobilier – voir mafias italiennes et yakusas au Japon). Les pouvoirs publics alternent soutiens et sanctions (le plus souvent symboliques) aux uns et aux autres.

Les collusions diverses entre les états et les multinationales présentées comme “créatrices d’emplois et de richesses“ s’observent partout.

L’État peut devenir solidaire des mafias (voir l’exemple ancien de la guerre de l’opium ou le financement par la CIA de la guerre anti-sandiniste par le trafic de drogue).

Les mafias peuvent s’appuyer sur les multinationales (Christian de Brie):

Dans la moindre ville des zones de coca en Bolivie, au Pérou, en Colombie, on trouve des succursales de banques américaines, britanniques, néerlandaises, allemandes, suisses, françaises.

Cette convergence globale rarement identifiable (voir néanmoins l’exemple de la loge P2 en Italie) va s’effectuer le plus souvent par le dénominateur commun de la finance (Antoine Dumini et François Ruffin)

MM Jean-Claude Trichet (président de la BCE) et Mario Draghi (son successeur) n’ont adressé aucune lettre aux patrons de la Société Générale, de HSBC, de BNP Paribas exigeant, puisque la BCE vole à leur secours, que leurs établissements se retirent des paradis fiscaux, cessent de spéculer sur les dettes souveraines, financent l’économie réelle.

Ces banques sont les mêmes qu’au paragraphe précédent.

 

une tendance lourde pour le futur

 

Aujourd’hui, personne n’admettrait plus qu’un industriel français puisse perdre un gros contrat pour avoir refusé de payer des pots-de-vin. Les manipulations boursières s’assimilent à de la virtuosité, le plagiat à de la réactivité et la fraude fiscale à un principe de bonne gestion. Une nouvelle légitimité s’est installée qui accrédite les méthodes de voyous dans l’ensemble du monde bien-pensant.

Jamais l’économie de l’interdit n’a généré de tels profits (cf ci-dessus)

• l’équivalent du PIB du Japon en activités mafieuses

• l’équivalent des trois premiers PIB mondiaux pour la fraude fiscale

Il s’agit donc incontestablement d’une tendance lourde qui va peser d’autant plus sur le futur qu’elle est planétaire, auto-radicalisante, bloquée au retour donc sans réelle possibilité de régulation.

Le consensus social du dernier demi-siècle a fonctionné sur l’idée que le développement économique profitait à tous. Or, le point commun entre toutes ces économies de l’interdit, c’est qu’elles ne bénéficient pas au citoyen lambda, précisément parce que les intérêts de celui-ci sont supposés être pris en charge par la loi… c’est-à-dire par ce que l’économie, désormais dominante, s’ingénie à contourner.

Celui-ci doit donc s’attendre à voir se désagréger progressivement ses droits de consommateur, de travailleur, de commerçant, d’entrepreneur, de créateur, d’assuré, de malade… et voir se dégrader ses rémunérations, ses conditions de vie et de travail, son environnement, sa sécurité, son information, la qualité des produits et des services auxquels il aura recours…

… tout cela le poussant lui-même… à des pratiques clandestines…

… qui, dans son cas, seront sanctionnées.

 

 

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