penser les limites: le vrai problème de la futurologie

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Dans la vraie vie, les exponentielles n’existent pas. Toutes les tendances finissent par se dissoudre. La futurologie pourrait consister à prévoir “comment”.

La pensée du futur se nourrit de tendances, peut-être n’y a-t-il pas d’autres façons de l’aborder. Mais à quoi mènent-elles au juste, car il faut le dire, des tendances… il y en a beaucoup.

des tendances… des tendances… des tendances…

Il y a bien sûr toutes celles qui découlent de la transformation de l’environnement (réchauffement climatique – pénurie d’eau – fonte des glaciers – dégradation des océans – destruction des écosystèmes – consommation de ressources – catastrophes naturelles – incendies -…), de la démographie (surpopulation – déclin des naissances – longévité – vieillissement – migrations – désertification des campagnes -…), des transformations sociales (déclin des classes moyennes – déliquescence des élites – communautarisme – judiciarisation des rapports sociaux – dégénérescence de la liberté d’expression -…), mondialisation, progrès de l’IA, consommation de drogues, absence de perspectives, essor de l’idéologie anti-humaine … et combien d’autres encore?
À un grand nombre de tendances correspondent potentiellement beaucoup d’interactions entre elles. À partir de là, que faut-il entendre par “limite d’une tendance”?

les tendances et leurs limites incertaines

Rien ne nait ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau.
Cette phrase d’Anaxagore demande peut-être à être adaptée pour s’inscrire dans notre propos. On écrira «Rien ne nait ni ne périt, mais des choses déjà existantes – progressent, régressent – se combinent puis se séparent à nouveau». Ainsi, les exponentielles n’existent pas… mais les “arrêts” non plus.
En vieillissant, la vue baisse, l’audition baisse, mais tout le monde ne finit pas aveugle et sourd. En outre, aucune tendance exprimable simplement ne nous mène du bébé à l’adolescent ou de l’enfant au vieillard. (voir «tendances & métamorphoses: le modèle du vieillissement»).
Une conséquence est que si les émergences sont devenues de plus en plus rapides, leurs transformations doivent être posées comme “douces” et “continues”, ce qui les rend peu lisibles, au moins dans un premier temps. Les identifier constitue ainsi la toute première difficulté.
(*) Les tendances auraient ainsi à composer avec des relations entre ce qui évolue et ce qui n’évolue pas…ou peu… ou pas au même rythme… ou pas en même temps.

détecter les “glissements”: la théorie des prototypes

La théorie des prototypes a fait l’objet de deux précédents billets: “approcher l’inédit à partir de la théorie des prototypes” et “penser le futur comme si c’était un oiseau”.

Rappel du principe: un concept est généralement associé à une représentation immédiate largement partagée, qu’on posera comme centrale, comme peut l’être le moineau pour l’idée d’oiseau. À distance croissante de cette représentation principale nommée “prototype” on trouvera, par exemple le pigeon, puis le canard, puis le rapace qui tout en étant un oiseau ne correspond pas à sa représentation immédiate. Dans la grande périphérie, on trouvera les échassiers, l’autruche ou encore le manchot.

La théorie des prototypes se veut descriptive. Elle n’explique rien. Elle ouvre seulement à des questions. L’hypothèse est que la représentation centrale d’une idée évolue et que ce mouvement est révélateur de … quelque chose.

Ainsi le “prototype” du robot fut longtemps l’humanoïde. Celui-ci est devenu très périphérique. Robots médicaux, robots-texte, chatbots, nanorobots, drones, robotique en essaim, ont accompagné une vision de plus en plus abstraite du robot, rendant progressivement prévisible l’évolution vers le robot… sans robot: “l’intelligence artificielle”.
À l’inverse, le réchauffement climatique, longtemps perçu comme quelque chose de très intellectuel, se recentre aujourd’hui sur le “prototype” de l’incendie. Les questions seraient alors “qu’est-ce que cela signifie?”,“qu’est-ce que cela suppose?” et “qu’est-ce que cela implique?”. Et il serait important de se garder des réponses trop immédiates.
L’approche par les prototypes a le mérite de permettre d’identifier les évolutions “douces”, ce qui a été pointé comme une difficulté dans l’approche des limites de tendances.

l’allométrie, la loi de Liebig & la notion de dépendance

L’allométrie a fait l’objet d’un ancien billet: “allométrie: une autre approche des métamorphoses
L’allométrie désigne la croissance à des vitesses variables des différentes parties d’un ensemble. C’est un concept issu de la biologie.
On la retrouve sous une autre forme, celle de la loi de Liebig, issue de l’agronomie.
Sous sa forme plus générale, comme loi du maillon le plus faible, la loi de Liebig énonce que le résultat d’une chaîne de processus est limité par le chaînon le moins performant.
Cette idée a été abordée, avec des exemples, dans un ancien billet: “l’incomplétude, talon d’Achille du futurologue”.
En futurologie, l’incomplétude ne débouche pas seulement sur un “inachevé“. Cette “fraction“ de réalité qui échappe à la tendance générale est dotée d’une vie propre, susceptible de rejoindre d’autres évolutions et perturber, voire retourner, les devenirs les plus probables.

un exemple d’exponentielle et de maillon faible

(*) – «Chaque année, la quantité de données numériques produite par l’humanité croît de façon exponentielle. De 64 zettaoctets (64 000 milliards de gigaoctets) en 2020, on devrait monter à plusieurs milliers en 2035»
On trouve là un bel exemple de perspective exponentielle, dont on ne voit pas, en première analyse, ce qui pourrait la contrarier, mais qui, par hypothèse, serait vouée à se dissoudre. D’où un regard sur le plus évident des maillons faibles de la communication actuelle.
(*) Les câbles sous-marins supportent plus de 95% du trafic de données international.

(*) Les attaques contre les infrastructures câblées peuvent être des opérations peu coûteuses qui ne nécessitent pas nécessairement des capacités haut de gamme.

(*) Suite aux ruptures de câbles de la fin 2024, l’OTAN accélère son projet HEIST consistant à associer les constellations satellites en redondance des câbles sous-marins de fibre optique, pour constituer des réseaux hybrides plus résilients en cas de sabotage. Il reste toutefois impossible d’assurer des débits aussi importants dans l’espace que ceux de la fibre optique. Des communications laser inter-satellites pourraient apporter un début de réponse. Ces liaisons sont cependant elles aussi fragiles et également menacées.
On n’imagine pas une rupture générale de tous ces câbles, mais il est permis de faire émerger l’idée d’une insécurité du réseau possiblement chronique qui augmenterait les coûts de façon significative, dissuaderait les investissements lourds, obligerait à reformuler les retours sur investissement de la publicité et du recueil de données, et mettrait en péril de larges pans de la gratuité d’internet… et par là de larges pans de son usage.
Cette évolution vers l’insécurité rejoindrait d’autres menaces.
(*) Les attaques par déni de service distribué (DDoS), désormais dopées à l’intelligence artificielle, franchissent un nouveau seuil d’alerte. Le rapport semestriel rendu public jeudi par Netscout Systems, éditeur américain spécialisé dans la cybersécurité, chiffre à plus de huit millions le nombre d’assauts ayant paralysé des infrastructures numériques entre janvier et juin 2025. Un tiers d’entre eux s’est abattu sur l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique, région déjà mise à rude épreuve par une instabilité géopolitique persistante.

Coûts plus élevés, y compris pour l’utilisateur, pannes plus fréquentes donc service dégradé, émergences et renforcements de nouvelles pratiques, alimentées par ceux qui seraient déjà privés d’un internet de bonne qualité dès à présent (*)

Au final, scénarios plausibles surtout dans un climat de guerre… même froide.

L’analyse approfondie de scénarios de ce type n’est évidemment pas à l’échelle d’un simple billet, mais un exemple tel que celui-ci démontre l’intérêt d’une approche des tendances par leurs limites (voir aussi: “autour de l’idée de “rétro-révolution”: le futur du papier”).


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