minorités et perspectives du changement social par le bas

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“L’action des minorités”, la “théorie de la dominance sociale”, “la légitimité et ses métamorphoses”: trois façons d’aborder le changement social par le bas.

Les contraintes environnementales, les migrations associées, les évolutions économiques ou démographiques, les dérives totalitaires, les guerres sont les vecteurs les plus souvent évoqués du changement social “par le haut”. Ces approches font l’impasse sur les dynamiques propres au social, dont il va être question ici, et qui sont, en outre, susceptibles de se combiner avec les premières.

trois approches du changement social


l’action des minorités

Si les minorités n’ont longtemps été assimilées qu’à des groupes dominés, on admet aujourd’hui que minorités et majorités s’influencent mutuellement (*). C’est à partir de là qu’intuitivement nous sommes tentés de voir une annonce de changement social dans les dynamiques minoritaires les plus récentes.
Une minorité est un groupe de personnes – suffisamment nombreux pour être identifié – qui sont associées à une apparence, un comportement, une culture ou des convictions différentes. Une minorité est supposée dominée, caractéristique qui peut s’avérer plus importante que son poids statistique: en Afrique du Sud, aux États-Unis, dans les colonies, les noirs ont pu être statistiquement majoritaires, tout en restant assimilables à une minorité sur le plan des droits.
Sous le terme générique de “minorité”, on distingue aujourd’hui différents types (*).
  • Le terme «anomique» appliqué à une minorité exprime un caractère spontané, une absence de structure. «Nomique» – bien que non répertorié dans la langue française – est alors utilisé pour exprimer l’inverse, à savoir une position explicite, un code commun, un groupe structuré. Il parait clair que ce sont les premières qui prévalent aujourd’hui… et même de plus en plus.
  • Les termes «orthodoxe» et «hétérodoxe» précisent la position par rapport à la majorité:. La première – pronormative – renchérit sur la norme majoritaire, la seconde – contre-normative – s’y oppose. La question des migrants constitue l’exemple le plus actuel de cette confrontation.
Une minorité n’est pas systématiquement assimilable à l’enfance d’un mouvement plus large. Elle peut également être le produit d’un déclin. Le Parti Communiste, 800 000 adhérents en 1946, premier parti politique de l’après-guerre, ne représentait plus en 2023 qu’environ 2% des voix pour environ 42 000 adhérents à jour de cotisation. Il est… “devenu”… une minorité.

la théorie de la dominance sociale

Avec la dominance sociale, nous abordons les forces homéostatiques, celles qui tendent à assurer la persistance des rapports existants.
(*) La Théorie de la Dominance Sociale a pour observation de base que toutes les sociétés à surplus économique sont organisées selon un système de hiérarchie de groupes.
Cette théorie se construit autour des forces de maintien de la hiérarchie existante à laquelle les groupes dominés tendent à se soumettre en dépit de quelques révoltes épisodiques. Selon cette théorie, le maintien de la cohésion sociale s’appuie sur des “mythes légitimateurs” (racisme, sexisme, méritocratie…) qui tendent à valider la hiérarchie existante.

les métamorphoses de la légitimité

La relativité de la notion de légitimité a fait l’objet d’un précédent billet: «le concept de légitimité: une clé pour l’approche du futur».
Pour s’extraire de la clandestinité, les légitimités émergentes doivent passer par la phase du discours, ce qui signifie le passage intermédiaire par “le droit d’en parler”… ce qui suppose la liberté d’expression.
Socialement, on n’en appelle à la liberté d’expression que dans la mesure où elle défend un point de vue susceptible d’être prohibé. Elle ne prend son sens que dans la controverse, voire le conflit.
Ce qui signifie que l’émergence de nouvelles légitimités ne peut s’opérer que dans une démocratie et, selon les modes d’expression actuels, par la voie des réseaux sociaux (voir: «liberté d’expression: la guérilla de tous contre tous»).
Une opinion individuelle n’est pas… qu’individuelle. Son droit à l’existence n’est admis que si elle est… au moins un peu… partagée. L’individu se veut donc à la fois unique et membre d’un groupe ce qui n’est pleinement accompli que pour un leader. Ainsi, chacun se veut leader, ne serait-ce que d’un “petit groupe”, ne serait-ce que momentanément… s’opposant par le fait à qui est animé des mêmes envies… c’est-à-dire beaucoup d’autres.
Les légitimités potentiellement émergentes s’en trouvent, dès lors, mouvantes et très peu lisibles.

le changement social: un jeu d’interactions


Le changement social n’est effectif que quand les “mythes légitimateurs” (ou “légitimités mères”) ont été remplacés ou transformés. Ces transformations ne peuvent s’effectuer, dans un premier temps, que sous l’action de minorités avant d’être intégrées plus largement. Les religions ont joué ce rôle. Cela a fréquemment pris des siècles. Peut-on envisager des processus, non totalitaires, qui affecteraient les légitimités installées … plus rapidement ?
Tout commence donc par le droit d’en parler. Actuellement ce droit ne concerne pas, par exemple, les opinions racistes, antisémites, homophobes, antiféministes… En d’autres temps, ce furent les propos antinationaux, défaitistes, antireligieux …
Puis le discours – réduit dans un premier temps à quelques arguments épars, généralement moraux – va devoir se consolider par rapprochement avec une autre minorité ou par déclinaison d’une légitimité existante. L’émergence du féminisme s’est ainsi appuyée sur l’idée d’égalité.
Ce type de discours intéresse parce qu’il est nouveau, mais il doit se garder de l’être “trop”, afin de pouvoir s’appuyer sur des propos déjà plus ou moins admis… d’où l’intérêt des arguments moraux.
Aujourd’hui, la logique des réseaux sociaux aidant, on assiste à une inflation de “causes à défendre”. Une légitimité nouvelle se doit de s’extraire de cette cacophonie. Elle va véritablement s’installer comme idée lorsqu’elle ne sera plus attachée à une source unique, ce qui la suppose objet d’une percolation (voir “la percolation: une base théorique pour analyser l’évolution”)
Un milieu dans lequel progresse un fluide, une information, une certaine influence qui, en atteignant un seuil (dit “seuil de percolation“), modifie radicalement la nature du milieu.
La progression de l’idée nouvelle doit ainsi s’appuyer sur des canaux différents capables de se compléter, voire de se substituer l’un à l’autre sur des séquences de temps plus ou moins longues. Des mécanismes dont on pourrait douter de l’efficacité directe peuvent ainsi participer à la progression de l’idée (soutien de grands leaders d’opinion ou encore instrumentalisation d’évènements dramatiques).
Ainsi en est-il également des confrontations violentes dont les revendications immédiates sont pourtant susceptibles d’être rapidement satisfaites. Les succès remportés par les “zones à défendre”  en sont des exemples. Leur influence sur le plus long terme ne se lit sans doute pas à partir de ces “petites victoires”, mais peut-être à un autre niveau, celui de l’action sur les pensées, comme la mise en cause de la légitimité des grands travaux d’infrastructure, qui de longue date semblait pourtant acquise.
Une fois un certain seuil atteint, les tenants de l’idée peuvent accéder au statut de minorité reconnue… reconnue, mais pas obligatoirement déterminante… ou en tout cas pas encore. Elle doit, pour ce faire, amener la légitimité-mère sur son propre terrain, celui du discours, par lequel ses idées seront véhiculées dans les médias et accéderont au stade ultime: celui de la création de lois spécifiques.
La pensée dominante peut ainsi difficilement justifier par le discours une supériorité de l’homme sur la femme. Elle ne pouvait que l’appliquer dans les faits. Ce passage obligé par le discours favorise dès lors la minorité beaucoup plus aguerrie dans ce domaine que la “pensée unique”. La légitimité dominante s’infléchit et absorbe, au moins en partie, les arguments de “l’assaillant”: les pratiques sociales s’en trouvent transformées. Écueil possible: le rejet, plus ou moins brutal, comme sanction à une pénétration pas suffisamment progressive

la question des perspectives


Il en ressort que le changement social par le bas… prend du temps.
Alors que les médias ne se nourrissent que de spectaculaire et d’inédit, influencer durablement le changement social suppose une certaine stabilité du discours. Or – et aujourd’hui plus que jamais – toute minorité sécrète en son sein des “sous-produits” qui tendent à induire de nouvelles dynamiques minoritaires. Celles-ci tendent à affecter leurs “minorités-mères” bien plus encore que la pensée dominante. Ainsi la persistance du discours tend à devenir de moins en moins possible. Ballotées par des idées vagabondes, les minorités s’atomisent et s’étiolent.
L’évolution de “la Gauche” en France (et sans doute ailleurs) illustre ce phénomène. Sa structure idéologique s’étant délitée dans le temps, elle n’est plus aujourd’hui qu’un patchwork de minorités – sans grands rapports les unes avec les autres – face à une Droite dotée d’une structure idéologique beaucoup plus stable orientée vers l’enrichissement des riches.

Cet affaiblissement des minorités émergentes renforce le poids de la dominance sociale et son corollaire d’inégalités.

L’essor du féminisme aurait pu ainsi être compris comme une victoire contre l’inégalité. Or, toutes les mesures le confirment, les inégalités “économiques” n’ont jamais été aussi fortes. L’exemple du féminisme est ainsi révélateur de mécanismes assez sournois. En acceptant le glissement de la mesure de l’égalité des genres par la conquête de fonctions de haut niveau, le féminisme invite les femmes d’en bas à se mobiliser pour les plans de carrière des femmes d’en haut, “celles de la dominance sociale”. Ainsi, un mouvement qu’on aurait imaginé collaborer à la réduction des inégalités… les renforce.

Car en dépit des discours quasi unanimes contre elle, l’inégalité est très majoritairement ressentie comme légitime.

en guise de conclusion provisoire


“Les minorités motrices du changement social” correspondent sans doute à un modèle dépassé ou en voie de l’être. Ce pourrait être la conclusion de ce billet si celle-ci n’appelait une expression plus radicale encore: le changement social – désormais voué à s’effectuer en marge de l’essentiel – n’a sans doute plus aucune importance.

Seules les contradictions “incompressibles” vont sans doute devenir déterminantes. Ainsi, là où les minorités écologistes auront échoué, la réalité du changement climatique va sans doute réussir… probablement selon une voie très peu souhaitable.

Et alors que les “délits d’expression” installent les légitimités dominantes de façon de plus en plus rigide (voir “la dictature montante des “questions de principe”), le “cause toujours” de la démocratie est voué à cohabiter de plus en plus étroitement avec le “ferme ta gueule” du totalitarisme.


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