« ce n’est pas la raison qui dirige le monde, mais la peur »

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Sur la base de cette idée, faut-il considérer que le futur va se construire autour des peurs de toujours ou à partir des plus “exploitables” des peurs de demain ?

Car demain nous promet des peurs nouvelles dont beaucoup sont identifiables dès aujourd’hui. Cependant, si les peurs humaines sont innombrables, toutes ne permettent pas de “diriger le monde”. Pour ce faire, elles doivent être d’un certain type et surtout largement partagées.

faut-il adhérer à la sentence-titre (1)?

De nombreux penseurs politiques ont, de longue date, théorisé le rôle de la peur dans l’origine des États et de l’ordre social.
(*) Si la peur est à l’origine des désordres et des troubles, elle permet aussi d’unir le peuple à son Prince, voire de constituer le fondement des États.
C’est la peur qui justifie le passage de l’état de nature à la société civile, par l’instauration d’un souverain. Pour garantir leur sécurité, l’ensemble des habitants transfère le droit de se gouverner soi-même à un souverain, lequel à pour mission première d’assurer la paix et la sécurité de chacun …/… En outre, c’est notamment par la peur des sanctions que le souverain peut maintenir le peuple dans l’obéissance. La peur n’est donc pas une passion qui a été utile à un moment donné et qui peut être purement et simplement supprimée une fois que l’État a été constitué.
Ainsi, selon Hobbes, pour diriger le monde, la peur serait amenée à se dédoubler entre celle qui pousse le peuple dans les bras du souverain et celle qui le dissuade ensuite de s’en détourner… et qui rejoint «la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime», selon Aung San Suu Kyi , à laquelle elle en ajoute une troisième: «la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l’exercent».
Cette démultiplication de la peur, qui finalement enchaine dominés et dominants, pourrait donc expliquer pourquoi elle dirige le monde.
Des trois peurs évoquées, deux sont intemporelles, seule la première pose question.

les exigences de la peur qui gouverne

La peur est une émotion qui nait d’une anticipation, celle d’un danger, ne fût-il que potentiel.
Même les régimes totalitaires les plus violents ont besoin, pour cautionner la peur qu’ils inspirent, d’un danger supposé face auquel se poser en protecteur.
La peur collective appelle des actions de prévention. Celle-ci commencera par un discours construit autour de la relation entre une cause présumée et un effet supposé. Car rien n’est certain dans une telle prévention, ni la justesse du diagnostic, ni la pertinence de la riposte. Quel qu’il soit, ce discours se diffusera par les médias, d’où des exigences particulières.

un danger et un seul

Il est difficile de “bien vendre” une prévention quand elle est multiforme. Les réponses en seraient plus ambigues et apparaitraient incertaines – voire contradictoires -, ce qu’un gouvernant ne peut s’autoriser.
De plus, le discours de “protection” du dirigeant doit lui assurer une certaine pérennité et pour cela, non seulement demeurer identique à lui-même, mais également ne jamais déboucher sur une résolution effective du problème. Le pouvoir religieux fait figure d’idéal à ce point de vue. La peur qui gouverne doit donc être attachée à un risque “non-soluble”, soit par sa nature, soit par l’imprécision de son libellé. À défaut de l’Enfer, le danger sera ainsi “le terrorisme” ou “le grand remplacement”… quitte à donner un sentiment d’unicité en dérivant vers une compilation de plusieurs “dangers” en une locution unique telles “islamo-gauchisme” ou “judéo-bolchevisme”.
L’exemple du terrorisme est on ne peut plus révélateur des routines de production et de reproduction de la peur qui gouverne. En son nom toutes les actions liberticides sont permises, d’autant que celles-ci sont supposées agir préventivement, ce qui signifie que leur bien-fondé est assuré quels que soient leurs résultats. Ainsi en 2021:
La France a connu le plus grand nombre d’attentats (5), suivie de l’Allemagne (3) et de la Suède (2). L’Autriche, le Danemark, la Hongrie, la Belgique et l’Espagne ont chacun signalé un attentat. Les deux décès enregistrés en 2021 sont dus à des attentats djihadistes perpétrés en Espagne et en France.
On mesure l’invraisemblable décalage qui existe entre le poids médiatique du terrorisme et ses effets concrets sur la sécurité publique.

le rôle-clé de l’extrapolation

Face à un danger qui n’existe pas – ou peu – ou pas encore – la peur qui gouverne ne peut se construire que par extrapolation à partir d’un phénomène particulier, d’un évènement – si possible dramatique – d’une donnée plus ou moins honnête ou plus ou moins pertinente. L’extrapolation est ce qui permet de faire beaucoup avec peu.

en guise de conclusion provisoire

« Ce n’est pas la raison qui dirige le monde »… et la peur sanctionne un retour au simple, car seul le simple est en mesure d’induire la peur. De plus, à l’inverse de la complexité, la perception du simple peut être la même pour tout le monde.
(*) Encore faut-il garder à l’esprit que ce qui conditionne, en premier lieu, l’effondrement effectif de l’intelligence, c’est la peur… donc la violence… qu’il apparaît d’autant plus légitime d’appliquer aux déviants, que les évidences qu’ils refusent d’admettre sont devenues indiscutables pour le plus grand nombre.
Bertrand Russel ne dit pas autre chose:
La peur collective favorise l’instinct grégaire et la cruauté envers ceux qui n’appartiennent pas au troupeau.
Le futur s’appuyera sur la peur.

Peu importe finalement laquelle.


(1) Julian Semenov


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