quelques hypothèses sur l’avenir du tourisme

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«Il y a quatre-vingts ans, le tourisme de masse faisait ses débuts en Europe. Je doute qu’il y ait encore beaucoup de gens pour pratiquer le tourisme dans quatre-vingts ans.»

Tel est le pronostic d’un chercheur spécialiste du domaine qui n’hésite pas à prédire l’avènement de “l’ère du non-tourisme”. Pourtant, à l’heure actuelle, le tourisme est en progression dans tous les secteurs (international, intérieur, mer, montagne, villes, croisières, randonnées, tourisme d’évènement …).
Grandes tendances économiques dans un sens, grands dérèglements dans l’autre: les deux principales voies de l’analyse se trouvent ainsi posées.

consommer des lieux

Le tourisme correspond à une famille de pratiques qui, outre l’occupation du temps libre, ont en commun la consommation de lieux… plus précisément la consommation d’autres lieux que le lieu de résidence.
Fondamentalement, cette consommation s’applique à quelque chose qui n’a pas été produit (le bord de mer, la montagne, le désert… des sites naturels singuliers…)… ou en tout cas pas produit à cette fin (monuments remarquables, villes de culture…). Une consommation sans production associée constitue, économiquement parlant, quelque chose de très particulier.
À “l’autre extrémité” du spectre, des espaces totalement et spécifiquement conçus et produits pour le tourisme (parcs d’attractions, tourisme d’évènements, JO, expositions universelles …).
Entre les deux, des déclinaisons telles que les espaces naturels équipés (stations de ski…) ou réglementés (parcs naturels…).

ce que tous les types de tourisme ont en commun

Le tourisme suppose le déplacement du consommateur. Toute la famille des pratiques touristiques verra donc son futur, comme l’a été son passé, étroitement lié à ceux des transports et de l’hébergement.

Le tourisme est une activité propre aux classes moyennes. Il est donc lié à la prospérité économique dont elles sont issues.
Le tourisme est aujourd’hui mis en accusation pour les dérèglements qu’il occasionne… et qui sont supposés être liés à son expansion incontrôlée. Or, le tourisme ne produit pas de dérèglements, il “EST” un dérèglement et n’existe d’ailleurs qu’en tant que tel.
Le premier touriste arrivant dans un lieu préservé y questionne le mode de vie, les croyances, l’habillement, les outils des populations locales. À l’instar des missionnaires religieux d’antan, ce premier touriste ne “fait” cependant pas le tourisme, qui ne va exister qu’à partir d’une certaine accumulation, d’un poids rédhibitoire des dérèglements vis-à-vis desquels le lieu d’accueil va être dans l’obligation de s’adapter… socialement, économiquement, culturellement.
D’où qu’ils viennent les touristes adoptent les mêmes comportements, visitent les mêmes lieux, empruntent les mêmes transports et les mêmes hébergements, propagent les mêmes modèles. Ils constituent une “espèce” relativement homogène. Ils transportent avec eux la “culture urbaine” à l’étranger comme à l’intérieur de leur propre pays.
L’analyse du tourisme peut ainsi se concevoir comme une approche “écologique” sur le modèle des espèces exotiques envahissantes, qui pour de multiples raisons s’avèrent rapidement dominantes par rapport aux espèces natives.
La domination du tourisme s’exerce de deux manières principales.
  • Tout d’abord économiquement, par des moyens financiers supérieurs aux populations locales, d’autant plus que les ressources des touristes s’affectent sur une plage de temps limitée.
  • D’autre part, par l’homogénéité de la “classe touristique” face aux déséquilibres qu’elle provoque dans la population locale entre ceux qui tirent un réel bénéfice de sa présence, ceux qui en récoltent quelques à-côtés et ceux qui n’en subissent que les effets négatifs. S’y ajoutent les discordances culturelles entre ceux qui sont en mesure d’adopter les modèles de l’espèce invasive et ceux pour lesquels ceux-ci restent inaccessibles pour diverses raisons.
L’exemple des Sherpas dans l’Himalaya illustre ces réalités que l’on retrouvera partout, même si c’est le plus souvent sous une forme moins extrême (*)
  • «La société népalaise Seven Summit Treks, est devenue numéro un mondial des expéditions vers les sommets de plus de 8000 mètres. Chaque expédition sur l’Everest peut être facturée jusqu’à 150 000 dollars au client.»
  • «Les plus jeunes des Sherpas-guides gagnent environ 4000 dollars par saison, les plus réputés jusqu’à 30000 dollars.»
  • «Les Sherpas employés comme porteurs gagnent 12 centimes par jour.»
  • Une majorité d’autochtones… rien du tout.
S’y ajoutent quelques révolutions dans les pratiques:
C’est en partie grâce à l’usage intensif de l’hélicoptère que les nouveaux maîtres des lieux peuvent accompagner de plus en plus de grimpeurs sur l’Everest.
Et les produits dérivés:
Le long du trek qui mène au camp de base de l’Everest…/… les gérants de gîtes peuvent espérer gagner autour de 40 000 dollars par an et envoyer leurs enfants étudier à New York ou à Sydney.
Ces dérèglements ne sont pas propres au tourisme, celui-ci ne fait que rendre lisible localement les dérèglements du capitalisme lui-même (marchandisation généralisée, surprofits et exclusions).

le rôle déterminant de l’image

La spécificité de la consommation de lieux est qu’elle s’appuie principalement sur l’image au détriment de la fonction – quasiment absente du tourisme – alors qu’elle joue un rôle important dans la majorité des consommations.
Ce sont les images de lieux singuliers qui motivent les voyages lointains. Ce sont au départ des images de type catalogue (le Machu Picchu, le Taj Mahal, le Mont-Saint-Michel… le Grand Canyon, les chutes d’Iguazu… ou encore des sites naturels singuliers (ici les Coyotes Buttes en Arizona).
Cette primauté amène au déclin des guides touristiques en papier au profit des approches par smartphones, ce qui signifie, entre autres choses, un transfert du texte vers l’image.
Ces images font l’objet d’une “pré-consommation”. Elles vont motiver le voyage dont l’objectif premier sera l’appropriation de ces “images publiques” par la photographie. Ces photographies apparaitront par la suite décevantes par rapport aux images de catalogue initiales (présence du public, lumière, conditions météo … autorisations, savoir-faire)… décevantes, mais personnalisées… ce qui va tendre à ne les rendre intéressantes que pour leurs auteurs. Cette concurrence avec les images de catalogue, de plus en plus perdante avec l’expansion de la vidéo et des visites virtuelles en ligne, est génératrice de frustration et donc potentiellement de désaffection.
(*) Nos expériences de réalité virtuelle sur la Grande Barrière de Corail et Uluru ont généré une augmentation de 40% des demandes de réservation, car nous ne cherchons pas à remplacer le voyage physique, mais à l’inspirer. Les expériences virtuelles créent des liens émotionnels qui favorisent une visite réelle.

Le futur de cette forme de tourisme sera donc également lié à celui de l’image (voir “que va-t-il en rester: photos et vidéos?)… dont l’inflation ne peut générer dans le temps qu’une perte de valeur.

L’approche par les sites remarquables se décline en “lieux singuliers” d’un pays ou d’une ville, jugés fréquentables sur le double aspect du coût et de la sécurité… qui vont être les deux éléments déterminants du futur du tourisme et sans doute tracer les chemins de son déclin.

phénomènes et rétroactions

La plupart des grands phénomènes en voie de progression vont impliquer une réduction de l’aire d’évolution du tourisme… d’où une réduction de l’offre… d’où une augmentation des prix.
Pour le tourisme international:
  • instabilité et mouvements sociaux violents dans un nombre croissant de pays
  • instabilité géopolitique
  • réchauffement et aléas climatiques
Pour le tourisme intérieur
  • dégradations des espaces et des voies d’accès par les phénomènes climatiques extrêmes
  • réduction des domaines skiables et de la durée des saisons en tourisme d’hiver. Recours croissant à la neige artificielle et consommation d’eau
  • dégradation des parcours de randonnées par les incendies de forêt… d’où repli sur un nombre de parcours “préservés” de plus en plus réduit… d’où surfréquentation… d’où risques plus importants de dégradation… etc
  • abâtardissement du rapport espace urbain – espace rural par le développement du périurbain (*)
Développement des instabilités
  • climatiques, pour tout le monde, impliquant un risque croissant pour les réservations anticipées et une couverture des annulations de plus en plus fragmentaire et coûteuse par les compagnies d’assurances
  • idem pour les risques sociaux et géopolitiques à l’international
De la réduction de l’aire d’évolution à la surfréquentation, de la surfréquentation à la hausse des coûts de maintenance (balisage, nettoyage, entretien) et au développement des actions limitatives (numérus clausus, péages): autant de rétroactions positives pour une augmentation des prix.
L’augmentation globale des prix du tourisme va cohabiter avec un déclin prévisible de la classe moyenne (prélèvements, progrès de l’IA sur les emplois intermédiaires).

en guise de conclusion provisoire

Le tourisme est probablement voué à devenir une activité de privilégiés comme le furent longtemps les vacances.
(*) À l’instar de Val d’Isère où on compte près de 62% d’étrangers, l’observatoire du tourisme en Haute-Savoie évoquait tout de même 55% de clients internationaux l’hiver dernier.
Avec les progressions les plus impressionnantes pour celles au plus fort impact. +21,6% pour les Britanniques, +27,5% pour les Américains, +17,6% pour les Canadiens …/… Le nombre de nuitées hivernales en stations de montagne des Américains est supérieur à celles des Espagnols, des Italiens et même des Allemands.

Le tourisme spatial, sans doute pas “authentique voie d’avenir”, peut cependant se voir comme une métaphore du futur du tourisme.


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