vers la disparition d’une icône d’aujourd’hui: le consultant

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Le consultant est un produit (d’aucuns diraient une dérive) de la démocratie, c’est-à-dire d’un type de société où toutes les opinions étant libres de s’exprimer, toutes se valent. La cacophonie du débat appelle le besoin d’entendre “le vrai”. Le consultant est présenté comme celui qui “dit le vrai”. Il véhicule un propos qui dépasse les opinions pour se poser comme “connaissance”. Initialement appuyé sur la spécialité technique et cantonné au monde de l’entreprise, le consultant s’est progressivement imposé dans tous les débats, porté par les médias, surtout par la télévision. L’action du consultant suppose l’existence d’un argumentaire technique ou présenté comme tel, afin de pouvoir appuyer “son vrai” sur une légitimité unanimement reconnue: celle des chiffres. Car le consultant est l’acteur qui s’est approprié le chiffre.
L’exploration rapide des disparitions du passé (voir billet précédent) nous amène à considérer en priorité les “vers dans le fruit” qui amènent les concepts sociaux emblématiques d’une époque à se dissoudre sous l’action de leurs propres contradictions. Ces paradoxes ne sont généralement que des pelotes de liens qui donnent temporairement l’illusion d’un ensemble compact, mais qui ont vocation à se dénouer à un moment ou à un autre. La première phase de l’analyse consiste ainsi à détecter les principaux liens incorporés dans le concept. Dans le cas du consultant en apparaissent déjà trois: le vrai, le chiffre, la démocratie.
  • Le consultant pourrait ainsi mourir de la dictature. À l’inverse de la démocratie, celle-ci n’a pas besoin de convaincre. Elle impose. Pour ce faire, elle n’a pas besoin de consultant. Mais s’en tenir à cette idée amènerait à ne considérer la dictature que sous ses formes les plus archaïques. Celles-ci sont évidemment susceptibles de renaitre, mais des dictatures d’un type nouveau pourraient se nourrir de principes plus subtils bien cachés derrière l’écran de fumée de ces anciennes représentations.
  • Le paradoxe le plus évident du consultant concerne son rapport au vrai. Si son vrai en était un, il ne pourrait y en avoir de différents voire d’opposés sur le même sujet. Si tel est le cas, cela signifie que “son vrai” n’est rien d’autre qu’une opinion de plus. Un lien se dénoue entre le chiffre et la “connaissance”. De fait, le consultant est un prestataire de service mis en concurrence avec d’autres consultants: son “vrai” tendra donc à n’être jamais unanimement partagé, même dans le monde des spécialistes.
  • En tant qu’acteur rémunéré, le consultant ne survit que dans la mesure où il ne mord pas la main qui le nourrit. C’est en cela qu’il n’est pas Socrate, qu’il n’est pas indépendant et qu’il est suspect… le plus souvent à juste titre. Le consultant, asservi à une cause ou un intérêt particulier, devient celui qui démontre que le chiffre peut exprimer… à peu près tout ce que l’on souhaite qu’il nous dise… le vrai comme le faux. Il n’est plus celui qui connait et exprime les chiffres, mais celui qui sait en jouer. Ce faisant, le consultant s’applique avec obstination à détruire son propre piédestal: la légitimité du chiffre.

 

Or, le chiffre dispose aujourd’hui d’une possibilité de reconquête de sa légitimité perdue: le traitement massif de données. Celui-ci présente un nouveau “vrai”. Ce vrai n’est plus en aucune façon produit par l’humain qui, en outre, ne dispose plus d’aucun moyen d’interagir avec lui. La machine détecte, rassemble, calcule, exprime trop de choses, trop vite. On peut en voir une illustration dans un autre métier du chiffre
Chez Goldman Sachs, les traders actions étaient “600” en 2000, aujourd’hui, il ne sont plus que “2”. C’est l’une des conséquences de plus en plus visibles de la révolution numérique.
Après avoir posé le chiffre comme référence ultime, le consultant en est devenu le simple véhicule et, par là, le dernier fil qui relie “le vrai” à l’humain. Cet aspect nous avait échappé en première analyse: oui, le consultant est encore un humain. Après lui, tous les “vrais” qui s’appuieront sur le chiffre seront ceux de la machine.
  • Le traitement massif de données n’a plus à convaincre de la validité de ses conclusions: serait-elles fausses que personne ne serait en mesure de les discuter. Le vrai de la machine en termine avec l’opinion. Il agit comme le “vrai” d’une religion, déconnecté de l’humain, c’est à dire de l’intelligence. On en parlait justement… de formes plus subtiles de dictature.
  • Que resterait-il alors au “vrai de l’humain” sinon… d’autres croyances… c’est-à-dire d’autres religions… mais indépendantes du chiffre? Ce mouvement est déjà très lisible sur les grands problèmes de société lorsque ceux-ci sont bien installés dans l’opinion: la controverse sur le climat en est un exemple. Les deux partis s’assènent mutuellement des chiffres, mais aucun de ceux-ci n’a plus le pouvoir de modifier les points de vue, pas même ceux des scientifiques. Le terrain est désormais occupé par les croyances: le “vrai supposé” des chiffres n’y est plus reconnu.

 

La recherche du vrai en dehors des chiffres existe, heureusement, et même depuis bien longtemps. Cette recherche fait l’objet de ce que l’on appelle la philosophie. Le consultant du futur pourrait donc redevenir assez proche de ce qu’il fut par le passé, c’est à dire tout à fait autre chose que ce qu’il est. Si cette reconversion devenait effective, cela aurait des conséquences sur de multiples domaines.
La philosophie est-elle compatible avec les messages d’aujourd’hui devenus de plus en plus courts? Est-elle compatible avec les 140 caractères d’un tweet? Possible, mais à une seule condition: que le tweet soit une question. Le consultant d’aujourd’hui (donc d’hier) s’était approprié le chiffre, celui de demain n’existera que dans la mesure où il saura s’approprier le point d’interrogation, qui seul pourra lui permettre d’avoir le dernier mot… même face au “vrai” de la machine… et faire école.
Sous des dehors de technocratie ou de populisme, serait-il possible qu’on s’achemine vers une société plus… philosophe?

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