vers la disparition d’une icône d’aujour’hui: le créateur

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le créateur: de l’œuvre à l’idée

 

La notion de «créateur» s’est longtemps entendue comme inséparable de celle d’«œuvre», ce qui impliquait deux dimensions importantes:
  • L’idée d’un cheminement depuis la pensée vers un objet matériel: on n’a jamais fait référence à la notion de créateur dans l’énoncé de principes physiques, mathématiques ou philosophiques nouveaux, bien que les processus intellectuels y soient de même nature. Ce qui signifie qu’en dehors de sa capacité à concevoir quelque chose de nouveau, le créateur se devait de maitriser la technique requise pour prendre en charge une matérialisation.
  • L’œuvre s’élaborait ainsi dans le dialogue et l’adaptation mutuelle continue entre le geste et la pensée.
Puis la création a progressivement fait l’objet d’un glissement d’une problématique de l’œuvre vers une problématique de l’idée. La notion de “mise en œuvre”, en exprimant la “deuxième phase” d’un processus par une expression spécifique, a validé l’expression en creux de la première, la phase préalable, progressivement réduite à l‘expression de l’idée. Une relation de suite logique “simple” s’est ainsi substituée à la complexité de l’imbrication antérieure.
  • L’œuvre relevait historiquement d’une production individuelle, voire artisanale, quand l’idée peut être à l’origine de n’importe quel processus de production… donc aujourd’hui “surtout” collectif et industriel. Dans ce cadre, “l’idée” s’inscrit dans une décomposition des tâches: l’impulsion originelle est détachée de la suite éventuelle qui lui est donnée. Cette transformation n’est pas sans rappeler celles qui furent à l’œuvre dans le taylorisme: identifier et séparer les différentes tâches d’un processus. L’influence de l’idéologie économique y est donc manifeste.
  • Création de valeur, création de monnaie, création d’emplois, création d’entreprise… Aujourd’hui, tout est création et le créateur n’est plus celui qui produit, mais celui qui initialise un processus.
  • Durant des millénaires, “créateur” a évoqué l‘intemporel, soit directement par la référence à Dieu, soit indirectement par son rattachement aux arts et à l’idée de “beauté”. Il n’y a encore que quelques décennies il n’y avait pas de créateurs, on disait “artistes”. Aujourd’hui, le créateur est principalement un acteur de l’évènement, de l’éphémère. Dans la mode, le design ou la publicité, on ne s’y réfère plus sous le terme d’artiste. Même dans l’art contemporain, le créateur ne présente plus des œuvres, mais des “performances” ou des “installations”.

 

la dissolution de l’idée

 

Les “noms” de créateurs qui animent aujourd’hui le monde du design ou de l’architecture sont les fausses barbes de noms collectifs… de noms d’entreprises. Ce sont des collaborateurs anonymes qui créent, tout comme chez Apple ou Tesla. La source des idées associées à une production est désormais inconnue. Inscrite dans un processus collectif et hiérarchisé, l’idée doit se confronter à de multiples séquences de discussion, de correction et de validation. À quelle définition du mot «création» correspond ainsi la version finale de l’idée obtenue?
Dans la production d’idées collectives, non seulement le créateur n’est plus identifiable, mais l’idée ne lui appartient plus, puisqu’elle peut faire l’objet d’un acte de propriété enregistré, par une firme, aux fins de protection. La création, que l’on voudrait encore pouvoir envisager comme une aventure de l’esprit, doit finalement se limiter à contourner des enclos de plus en plus fermés et de plus en plus nombreux qui la transforment en un acte plus juridique qu’intellectuel.
Mais la dissolution de l’idée n’est pas le seul fait de l’entreprise. Même dans les domaines traditionnellement artistiques où la création peut se prévaloir encore d’un minimum de liberté, réduire le créateur à un émetteur d’idée amène plusieurs corollaires:
  • Une idée isolée qui ne s’exprime plus par l’œuvre à laquelle elle a donné naissance n’est plus socialement accessible qu’à partir d’un “discours sur l’idée”. Les œuvres ont toujours donné lieu à des discours, mais il s’agissait de discours d’observateurs. Aujourd’hui le discours attendu est celui du créateur lui-même: son propre statut en dépend. Le discours est ainsi devenu le dénominateur commun à toutes les créations. Dans tous les domaines, le créateur est devenu… un créateur de discours… d’où une rupture définitive avec la matérialité… c’est-à-dire avec la création dans son sens initial.
  • Toute décomposition d’un processus tend à appeler la décomposition des parties qui en résultent. Ainsi, décomposer la création et faire émerger “l’idée” amène naturellement à s’intéresser à la façon dont celle-ci apparait: d’où la question «comment viennent les idées?». La réponse couramment admise à cette question renvoie aux mystères du traitement par la boite noire de notre cerveau de l’ensemble des références, des choses vues ou entendues entretenant un rapport même vague avec l’idée considérée. En d’autres termes, l’idée des uns ne serait finalement rien d’autre qu’un retraitement des idées des autres. À partir de là, un nouveau lien interne au concept de création se dénoue: celui qui lui associait l’inédit. Il n’y a plus de différences théoriques facilement exprimables entre la création et le plagiat, en dehors des formes les plus désinhibées de celui-ci: d’où l’aphorisme devenu usuel «tout le monde a toujours copié sur tout le monde». Le plagiat ne se différencierait plus de la création que par le niveau de conscience que le créateur(?) aurait de ce qu’il copie… et du discours qui habillerait ce qu’il a produit.

 

penser le futur du créateur

 

Le futur de la création reste une question ouverte. Il est notamment interpellé par un phénomène très en vogue actuellement: la photographie.
Photographier c’est créer quelque chose d’unique, rarement initialisé par une idée et dont la production s’inscrit dans l’échelle temporelle de l’instant. Ce processus de création bouscule la configuration de tous les processus antérieurs. Il est sans équivalent dans l’Histoire .
Chaque année, mille milliards de photos sont prises dans le monde. 80 millions de photos sont partagées chaque jour sur Instagram et plus de 350 millions sur Facebook …/… près de 40 milliards de selfies sont pris chaque année dans le monde, soit 1076 selfies par seconde.
Les réseaux d’aujourd’hui confrontent tout créateur à la vision d’une multitude. Peut-il encore exister une création dont les spécificités soient telles qu’elles excluent toute ressemblance, déclinaison ou assimilation à une création existante?
En fait, et c’est sans doute une vérité intemporelle, seul le créateur lui-même “sait” s’il a “créé” ou pas… que ce qu’il a produit ressemble ou non à autre chose. La création est probablement appelée à devenir, voire redevenir, un acte intime de découverte comme le rêve ou la pensée… et renouer ainsi avec une certaine authenticité… mais en renonçant à toute dimension sociale.
Et puis, il reste au futur de la création cette porte entr’ouverte de longue date par Jean Dubuffet
Le vrai art est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom.

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