les grands changements à venir passeront-ils par les foules?

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Partout dans le monde, les idées s’efforcent aujourd’hui de manifester leur légitimité par la mobilisation d’une foule: on “marche pour”, on “marche contre”. Les études des forces et mécanismes qui animent les foules se multiplient. Ce fut déjà le cas à la fin du XIXème siècle et ce fut annonciateur de lendemains très sombres.

 

C’est par elles que s’achève la dissolution des civilisations devenues trop vieilles
… affirmait Gustave Le Bon  dans son ouvrage “Psychologie des foules”  qui fut et demeure une référence dans ce domaine. «Une civilisation devenue trop vieille»: se pourrait-il qu’il puisse s’agir de la nôtre?

les foules et les grands changements


Une emprise croissante des foules sur le changement social supposerait une défaillance critique du politique, dont la fonction consiste justement à s’y substituer par la représentation. Est-ce le cas aujourd’hui ?
Le pouvoir politique semble ne plus être en mesure d’imposer une quelconque volonté aux pouvoirs économiques, on le voit dans les logiques qu’il se trouve contraint de véhiculer pour survivre, on le voit dans le domaine fiscal, dans son asservissement aux sondages, dans sa faiblesse face aux lobbies qui, manipulateurs et corrupteurs, n’en sont pas moins les seules instances disposant des compétences requises pour gérer les dimensions techniques, rarement absentes des arbitrages complexes … alors mêmes qu’ils ignorent l’intérêt général et qu’ils sont capables de mettre toute leur mauvaise foi au service des plus mauvaises causes. Et ce qui pourrait encore relever des structures démocratiques doit composer avec le poids déterminant d’organismes non élus:
  • Conseil Constitutionnel (pouvoir de dernière instance, lui aussi dépendant des lobbies  puisque dénué des compétences requises par ses décisions)
  • normes éditées par les technobureaucraties nationales ou européennes
Aujourd’hui, les politiques ne se différencient plus que par les fonds dont ils disposent pour être élus et par les artifices de communication qu’ils utilisent pour le rester. La déliquescence des instances politiques rendrait donc effectivement possible une pression croissante des foules sur les changements qui les concernent.
Mais…

les foules d’aujourd’hui sont-elles les mêmes que celles d’hier?


La foule, celle qui intéresse notre propos, celle que l’on met en regard des grands changements, n’est pas celle du métro bondé, c’est une masse d’individus qui partage quelque chose de plus que l’espace qui la contient, comme l’écrivait Guy de Maupassant :

 

Toutes ces personnes côte à côte, distinctes, différentes de corps, d’esprit, d’intelligence, de passions, d’éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait de leur réunion, forment un être spécial, doué d’une âme propre, d’une manière de penser nouvelle, commune, et qui ne semble nullement formée de la moyenne des opinions de tous. C’est une foule, et cette foule est quelqu’un, un vaste individu collectif.
Loin du rêve révolutionnaire qui consiste à mettre leurs puissances au service du progrès et de l’utopie, l’étude des foules ne révèle que les mille et une raisons qui les rendent imperméables à toute intelligence, esclaves de l’immédiat, disponibles pour toutes sortes d’excès et dépendantes de n’importe quel point de fixation, qu’il s’agissent de leaders ou de boucs émissaires. C’est pourtant par elles que toutes les causes, grandes ou petites, cherchent aujourd’hui à démontrer leur légitimité, alors que les foules ne seront pas plus habilitées à arbitrer un quelconque Brexit, qu’à gérer la justice fiscale ou le futur de l’environnement.

 

(* ) Elles ne peuvent exercer qu’un rôle destructeur.

 

Les hommes deviennent fous en troupeaux, alors qu’ils ne recouvrent leurs sens que lentement, et un par un.
De ce point de vue, les foules semblent intemporelles. La seule transformation envisageable ne pourrait concerner que ce mécanisme assez obscur qui articule les dimensions physiques et mentales de cette forme particulière de communion qu’offre la foule. Un contemporain de Le Bon, Gabriel Tarde la décrit comme:

 

un faisceau de contagions psychiques essentiellement produites par des contacts physiques
… ce qu’éclairent des recherches actuelles. On citera plus particulièrement celles qui travaillent autour de l’hyperscanning

 

(1) Les progrès récents dans les techniques de mesure de l’activité cérébrale non invasive ont incité les neuroscientifiques sociaux à enregistrer simultanément les données de deux cerveaux ou plus et à étudier les corrélations neurales interpersonnelles (entre les cerveaux) dans diverses situations sociales
(2) La cognition sociale est fondamentalement différente quand on est directement engagé dans une discussion avec une autre personne que lorsqu’on observe une autre personne.
Les études ont démontré que lorsque nous sommes en groupe, avec des personnes que nous connaissons ou pas, par exemple à des concerts ou au cinéma, nos ondes cérébrales se synchronisent autour d’une même émotion commune.
Or, de là pourraient découler certaines hypothèses sur une possible transformation des foules, en marge même de leur virtualisation dans les réseaux sociaux.
Considérons ci-dessous, deux foules rassemblées pour un même motif: le discours d’un pape
Une foule d’individus attentifs à ce qui se passe sur leur smartphone est-elle toujours une “vraie” foule? Est-elle ouverte aux mêmes débordements, aux mêmes transes collectives? Est-elle toujours aussi concentrée sur une seule et même émotion commune? Est-elle toujours «un vaste individu collectif»?
En fait, il se pourrait que l’ubiquité, que la technologie a offerte à l’individu, bien qu’un peu sommairement extrapolée par la science-fiction, fonctionne effectivement, mais au niveau de l’auto-démantèlement des foules. Les individus qui composent une foule aujourd’hui ne lui abandonnent qu’une partie d’eux-mêmes, l’esprit mobilisé par la lecture, ou la simple attente, d’informations venant d’ailleurs. La symbiose du physique et du psychique qui caractérisait la foule n’opère sans doute plus.
Mais en perdant cette dimension primaire, animale, cette capacité à induire une folie communicative, les foules perdent sans doute tout pouvoir de transformation sociale. La “marche pour” et la “marche contre” ne sont plus des forces vives, mais seulement des images destinées à être vues de l’extérieur… sur des écrans… notamment sur les smartphones de ceux qui sont en train de marcher.

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