démographie: pourquoi nous fait-elle penser autrement?

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« Penser global, agir local ». Ce mantra écologiste énoncé il y a une quarantaine d’années par René Dubos , repris par Jacques Ellul et largement exploité depuis, livre une partie de ses paradoxes autour de la question démographique.
Tout d’abord peut-on imaginer la coexistence de deux pensées globales différentes appliquées au même objet, à savoir “la planète”? À priori, non. Si l’une était globale, elle contiendrait l’autre. Pourtant…

démographie, écologie et pensée globale

Une “pensée globale” – ou ce qui aspire à s’en rapprocher – comportera, au minimum, une dimension rationnelle, une dimension imaginaire et une position morale. Elle revendiquera un certain champ d’action et s’appuiera, pour le prendre en charge, sur un groupe spécifique de concepts clés. Or, dès ce stade préalable, deux “pensées globales de la planète” divergent:
  • le futur vu par “l’écologie” appelle directement “réchauffement” et “écosystème
  • le futur vu par “la démographie” questionne non moins directement la “disponibilité des ressources”, surtout l’eau et la nourriture
Nous entendons ici “pensée” comme une construction, qui ne peut se satisfaire d’un paresseux « il faut les deux ».
Capables de ponctuellement se rejoindre, ces deux points de vue vont néanmoins se développer indépendamment l’un de l’autre. Ainsi, l’un appelle à l’urgence d’un changement de mode de vie, l’autre à celle d’un contrôle des naissances.
Dans les faits, chaque approche revendique le phénomène central et ne mentionne l’autre que comme “multiplicateur”: la démographie pour la production de gaz à effet de serre – dans un cas – le réchauffement pour la disponibilité en eau- dans l’autre-.

deux imaginaires

On a pris l’habitude d’appeler rationnels les raisonnements qui s’appuient sur des chiffres. Selon ce schéma, il appartiendrait à ceux-ci d’exprimer une vérité qui induirait son propre imaginaire. Cependant, le recueil massif de données, la sur-accumulation de chiffres, leur mise au service d’intérêts particuliers, et les controverses qui en découlent ont inversé ce rapport. Les données en trop grand nombre demandent à être sélectionnées très tôt et ce sont désormais les croyances qui, en amont, prennent en charge cette sélection. L’imaginaire des phénomènes est devenu déterminant. Or, celui-ci privilégie les scénarios les plus spectaculaires, dit autrement “les grandes peurs”.
De ce point de vue, l’écologisme est en retard. Les controverses sur 1 ou 2 degrés de plus ou de moins à l’horizon 2050 sont perçues comme très intellectuelles par le plus grand nombre, à qui elles n’évoquent que des hivers printaniers, des printemps un peu plus doux et des canicules estivales dont un peu de climatisation saura venir à bout. À l’inverse, l’imaginaire démographique s’impose par ses visions de mégalopoles sans limites et d’invasions barbares.

deux rationalités

L’approche rationnelle du réchauffement n’est plus nécessaire. Celui-ci n’est plus vraiment contesté… même pas par les services de renseignement américains . Le climato-scepticisme est pour l’essentiel une croyance “simulée”, surtout par les gros pollueurs et leurs groupies, qui leur permet de ne rien changer à leurs pratiques… en toute bonne foi… si l’on ose dire.
Le “démographo-scepticisme” découle de son côté d’une controverse beaucoup plus complexe.

 

(*) Pendant un demi-siècle, des statisticiens, des experts et des politiciens ont prévenu qu’une population planétaire en pleine expansion allait bientôt submerger les ressources de la planète. Mais un nombre croissant d’experts tirent un autre type d’alarme. Au lieu de connaître une croissance exponentielle, affirment-ils, la population mondiale est sur le point de connaître un fort déclin.
D’autres spécialistes du domaine expriment ce second point de vue par d’autres mots:

 

La prédiction positive de la transition démographique est cependant en train de se réaliser. L’indice conjoncturel de fécondité du monde est passé de 4,9 enfants en moyenne par femme en 1965-1970, période de la plus forte croissance de la population mondiale, à 2,65 sur la période 2000-2005. Tout laisse à penser que la décroissance va se poursuivre et peut-être faire descendre l’indice au-dessous de 2 enfants par femme.
Nombre de raisons dûment répertoriées, en grande partie liées à l’urbanisation, amèneraient les courbes de natalité de tous les pays en développement à se rapprocher de celle de la Corée du Sud:
Seulement voilà, descendre en dessous de deux enfants par femme signifie , au moins à terme, le non-renouvellement des générations, dont le seuil théorique est de 2.05 et même davantage en tenant compte de la mortalité entre la naissance et l’âge de procréation – très variable selon les régions du monde -.
Alors que les opinions les plus radicalement opposées se déchaînent autour de ces questions…
… les spécialistes, échaudés par les observations historiques, restent très prudents sur l’extrapolation des courbes, quel que soit ce qu’elles pourraient suggérer en première analyse, dans la mesure où un chiffre un peu supérieur amènerait à un accroissement continu de la population mondiale, quand un chiffre à peine plus faible provoquerait une décroissance, largement aussi dramatique, car conjuguée au cercle vicieux d’un vieillissement généralisé. Mais qu’importent ces incertitudes, l’imaginaire a tranché: ce sera la surpopulation!

technophobie et technophilie

L’écologisme, enfant d’Ellul , vit sous une double influence:
  • judéo-chrétienne (attachement au principe de culpabilité individuelle)
  • technophobe (“la technologie pose davantage de problèmes qu’elle n’en résout”, “c’est à cause d’elle que nous en sommes arrivés là”)
La résolution des problèmes de la planète passerait ainsi par la mise au ban de la technologie et par les sacrifices individuels.
L’approche démographique s’appuie sur l’urgence absolue de la disponibilité en eau… et en ressources alimentaires, elles-mêmes tributaires… de la disponibilité en eau.
Pour une planète recouverte à 70% par les océans… le développement du dessalement de l’eau de mer semble s’imposer, même si ce n’est pas aussi évident que çà en a l’air … mais qu’est-ce qui l’est? Cependant, le dessalement de l’eau de mer est une réponse “technologique”, et par là incompatible avec l’écologisme classique, toujours très mal à l’aise avec l’eau, constamment associée à un accompagnement technologique, qu’il s’agisse d’irrigation ou d’incendies de forêts (vis-à-vis desquels le silence des écologistes est assourdissant). Eux demanderont que chacun “économise l’eau”, ce qui est incontournable dans les régions sèches et d’une utilité discutable dans les régions où elle est abondante, puisque l’excédent n’est pas disponible pour les régions où elle ne l’est pas. Or, la situation actuelle est déjà alarmante

 

Les personnes souffrant de stress hydrique représentent 1,1 milliard de personnes dans le monde et vivent dans des pays en développement
Sans que cela soit explicitement formulé, les approches démographiques et écologistes tendent ainsi à devenir totalement divergentes à partir d’attitudes inconciliables vis à vis de la technologie. Ce qui amène à une contradiction majeure:
  • la mise en oeuvre massive de technologies a toujours des effets non désirés et pose toujours des problèmes… souvent difficiles. C’est vrai.
  • mais combler manuellement avec une petite cuillère une tranchée en train d’être creusée par une pelleteuse est sans espoir. C’est vrai aussi.

démographie: pourquoi nous fait-elle penser autrement?

Peut-on imaginer une pensée globale appliquée à… un individu? Sans doute pas.
Serait-ce donc plus simple pour une planète?
La pensée globale est un mythe, la planète une idéologie. L’écologisme y recherche, en vase clos, à l’intérieur de sa logique propre, les sources des grandes causes et des grands effets, or, ce sont les grandes entreprises capitalistes qui font le monde et pour elles le rentable prévaudra toujours sur le juste et le rationnel. Et aussi longtemps que ce sera le cas…!?…
La démographie impose une problématique du quantitatif. L’écologisme, de son côté, privilégie la dimension qualitative (le bio, l’agriculture de proximité …etc). Son maître-mot est “alternatif”. Mais “alternatif” concerne implicitement qui a le choix: que signifie être écologiste au Bangladesh? Quant au dogme privilégiant les “économies” réalisées par l’agrégation de comportements individuels exemplaires (voir “écologie: le “ comportement modèle ” sert-il à quelque chose?”) il exige, pour pouvoir exister, de négliger certains faits :
  • 90 entreprises sont à l’origine de 50 % de la hausse de la température
  • les 20 plus grandes entreprises de viande et de produits laitiers ont émis en 2016 plus de gaz à effet de serre que toute l’Allemagne
Confronter la démographie à l’écologisme amène à dessiner la frontière entre deux mondes:
  • un monde où le problème démographique est celui du vieillissement, du financement des retraites et de la “qualité” possiblement promise par un futur “alternatif”. Un monde où l’on déplace les ours et où on prend soin des grenouilles bleues. Un monde où les écologistes luttent contre l’implantation… d’une centrale solaire… au nom de la “préservation de l’écosystème”… surtout quand ledit “écosystème” est à côté de chez eux. Car dans ce monde-là, on peut se permettre ce genre de contradictions… parce qu’on a le nucléaire.
  • L’autre monde, celui de la démographie supposée galopante, celui des quantités, celui où la situation de crise constitue le quotidien, où “l’alternatif” n’existe pas et où l’on croit très fort à un qualitatif qui existe sûrement… mais ailleurs.

À l’inverse de l’écologisme qui ne voit l’humain que comme une source de nuisances (voir “les inquiétants progrès de l’idéologie anti-humaine”), le propos démographique l’appréhende comme un défi, un “fait” à prendre en compte et à gérer:
Que nous dit l’écologisme sur ces sujets?
L’approche démographique révèle la déqualification croissante de l’écologisme et de ses mythes (stabilité des écosystèmes, décroissance, culpabilités individuelles … etc), et de la mise à l’écart de phénomènes inévitables (urbanisation, disponibilité en eau, moyens d’existence du plus grand nombre… etc). Or, l’écologisme a considérablement façonné notre façon de penser en utilisant certains ressorts religieux qui nous étaient familiers. En obligeant une pensée écologique – au demeurant indispensable – à se redéfinir, la démographie nous aide à penser autrement… peut-être mieux.

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