le futur numérique selon Eric Schmidt et Jared Cohen

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le futur numérique selon Google: précautions préalables

 

Eric Schmidt et Jared Cohen viennent de publier un ouvrage de prospective «’The new digital age». Comme le souligne atlantico:

Les auteurs sont très crédibles : Eric Schmidt, directeur exécutif de Google, et Jared Cohen, géopoliticien attitré de deux secrétaires d’État américains, maintenant directeur de Google Ideas, le think tank de Google. Leur but : prévoir le futur d’un monde où l’on s’approche du deuxième milliard d’humains connectés à Internet, et les cinq futurs milliards qui s’y agrégeront

Les premières réactions des forums et organes de presse américains se focalisent sur la critique difficilement contestable : «Google s’achète une virginité à bon compte en dénonçant l’exploitation abusive des données personnelles».

On peut compléter cette réserve préalable par quelques autres:

• Google se présente comme une société d’avant-garde
• Il annonce le caractère inéluctable de l’hégémonie future… de son propre domaine
• Il en appelle à l’éducation des enfants, ce qui n’engage à rien.
• Il se drape dans l’ésotérisme rassurant d’un optimisme assumé face à ces angoissantes perspectives: «laissez-nous faire et tout se passera bien.»
• Il s’approprie, par ces prévisions, les bénéfices de la prophétie totalitaire (analysés dans un autre billet «pourquoi les futurologues ont-ils besoin du totalitarisme?»).
• Enfin, le caractère très dystopique de ce futur numérique ressemble beaucoup à ce que pourrait être le futur de… Facebook

Cette publicité pour lui-même étant faite, Google en fait un petit peu aussi pour ses clients, les démocraties occidentales (il ne pèse que 4% des recherches en Chine), les “mieux armées“ selon les auteurs pour contrecarrer les effroyables dérives de ce futur numérique.

Ces préliminaires une fois posés, penchons-nous sur le contenu de ces prédictions et tentons de mettre à jour les principales conditions qui rendraient possibles, probables ou improbables les différents composants de ce scénario.

 

les grands traits de ce futur numérique

 

Résumé par atlantico:

Pour les deux web futurologues, vous n’aurez pas d’existence notable dans la vie réelle si vous n’existez pas sur le net. Mais il faudra s’attendre à une période de grande sauvagerie, où le vol d’identité, les fraudes, la diffamation et les piratages mafieux seront le quotidien, prévoient-ils. Ou une rumeur collera pour toujours à votre réputation et où les babillages numériques des moins de 10 ans pourront se retourner contre eux quelques années plus tard

soit en quatre points principaux

• le citoyen numérique comme citoyen de référence
• recueil et stockage systématiques et polymorphes des données personnelles
• pas de droit à l’oubli
• l’exploitation mafieuse des données

Quatre composants qui supposent de tenir pour vrais un certain nombre d’a priori

 

les a priori relatifs à ce pronostic

 

Le recueil et le stockage systématique des données personnelles

 

La possibilité technique de ces opérations est avérée ainsi que les mobiles pour le faire.

 

L’égalité numérique

 

Implicite dans les prémisses, mais mise en cause dans les développements, l’égalité numérique peut être posée comme impossible

Ceux qui n’existent pas sur le net ont une vie réelle: certains ont même le pouvoir!
La question devient alors : “Selon quel mode ces privilèges vont-ils se diffuser dans la société future?“
En tout état de cause, la vulnérabilité à la collecte des données, le droit à l’oubli et les utilisations frauduleuses associées n’auront pas la même intensité pour tout le monde.

 

L’absence de principes régulateurs

 

L’absence de principes régulateurs est inhérente aux approches totalitaires du futur (voir lien)

Les pratiques mafieuses (vol de références bancaires ou vol de données, pièges divers…), possibles dès aujourd’hui, s’affinent en permanence, mais doivent composer avec des protections qui s’affinent également, ce qui les rend finalement assez marginales.

Le chantage, les fausses données et les fausses réputations pourraient devenir des secteurs économiques au même titre que le spam, mais leurs sources perdraient de leur clandestinité en grossissant.

Aussi, et peut-être surtout, il deviendrait vital pour les grandes multinationales dont le commerce des données fonderait le modèle économique que celui-ci ne soit pas galvaudé. Elles y veilleraient avec leurs énormes moyens, non par éthique, mais par intérêt bien compris.

Par ailleurs, si les e-réputations devenaient l’objet de détournements systématiques, leurs propres valeurs seraient remises en cause et de nouvelles formes de réseaux ne manqueraient pas d’en tirer parti.

De multiples principes de régulation, plus ou moins spontanés, peuvent donc être imaginés sans même évoquer les actions des pouvoirs publics… par ailleurs utilisateur potentiel du système… mais néanmoins garant des libertés.

 

L’unicité du réseau

 

Être connecté ou pas constituerait donc le principe fondateur de la future citoyenneté. Ce serait “oui“ ou “non“… sans aucune place pour les “un peu“ ou les “un peu plus“.
Du “oui“ découlerait un tissage insécable de potentialités et de problèmes, du “non“ un néant social.
Aujourd’hui, beaucoup utilisent le net uniquement pour s’informer, pour jouer, regarder des videos ou pour envoyer et recevoir des mails… Ces pratiques fragmentaires deviendraient donc impossibles ? … Même pour les seniors (de plus en plus nombreux, il faut le rappeler)?… Même pour les joueurs ou les vidéophiles fanatiques ?

Quant à l’unicité d’un réseau de 7 milliards d’individus … là encore, il est à la fois contenu dans les prémisses, mais mis en cause dans le développement…

 

retour sur les possibles de ce futur numérique

 

La formulation de ces différentes précautions et la mise à jour de ces quelques a priori laissent cependant ouverte la question d’une validité plus fragmentaire de cette prédiction.
Il est ainsi intéressant de la recouper avec une analyse publiée sur Internet-actu et relative au futur du monde du travail,
Cet article évoque des mécanismes du même ordre (hormis la dimension mafieuse), mais ciblés sur ce thème particulier.

Il en ressort que le futur numérique annoncé par Google pourrait concerner les rapports très asymétriques des individus et des entreprises

• obligation d’être connecté

• pour “exister“ sur le marché de l’emploi
• pour assurer une disponibilité permanente à l’employeur

• abandon de toute aspiration à la protection de ses données personnelles
• gestion discrétionnaire de l’oubli
• falsifications éventuelles de données

• pour sélectionner ou écarter une candidature
• pour disqualifier un employé
• pour empêcher un débauchage par les concurrents
• pour opérer un chantage sur les rémunérations
• …etc.

Une pratique de ce genre ne serait pas sans précédent dans l’histoire et se présenterait comme une version high tech et globale de ce que fut le “livret ouvrier

Collecter de vraies données sur l’individu n’empêche d’ailleurs pas d’en utiliser des fausses. Le futur de principe est à explorer surtout si l’on admet une tendance à la porosité de ce qui sépare le légitime de son contraire, déjà perceptible à l’heure actuelle dans de nombreux domaines.

 

en guise de conclusion

 

Une prévision qui paraissait peu recevable au niveau global peut devenir très plausible dans les rapports à venir entre l’individu et l’entreprise.
Celle-ci serait-elle appelée à être le centre d’un monde fonctionnant avec ses propres règles, différentes de celles du reste de la société.

Est-ce donc à l’entreprise que doivent être associées les pratiques les plus inquiétantes du futur?

 

 

 

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