13 mai 2013, Bayer ferme son usine de nanotubes de carbone

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les nanotubes de carbone ou l’exemple d’un cheminement-type d’une pensée du futur

 

phase 01: la recherche scientifique des possibles

Les nanotubes de carbone suscitent un énorme intérêt dans le monde de la recherche autant fondamentale qu’appliquée, car leurs propriétés sont exceptionnelles à bien des égards.

Résumons:

• extrême dureté
• résistance mécanique estimée à environ 100 fois celle de l’acier, pour un poids 6 fois moindre
• élasticité
• propriétés électriques
• conductivité supérieure à celle du cuivre
• les nanotubes de carbone deviennent supraconducteurs à basse température
• avec des tensions relativement faibles, on peut générer à leur extrémité des champs électriques colossaux, capables d’arracher les électrons de la matière et de les émettre vers l’extérieur.
• propriétés chimiques: les nanotubes sont des structures creuses, que l’on peut remplir avec d’autres composés, ce qui en fait des récipients clos à l’échelle nanométrique
• propriétés optiques: le matériau le plus noir jamais conçu par l’homme, mais par ailleurs doté de propriétés d’électroluminescence
• … et bien d’autres caractéristiques trop techniques pour être évoquées ici

Certes, des défauts et problèmes subsistent comme il est naturel pour une technologie émergente, mais il est facile d’imaginer que la recherche saura rapidement en venir à bout.

Cette phase se termine avec la certitude qu’une telle technologie doit vraisemblablement trouver de multiples débouchés.

 

phase 02: technologies et applications

 

Effectivement, l’ensemble de ces extraordinaires propriétés ouvre la voie à des révolutions dans un nombre incalculable de domaines (voir notamment) aussi différents que:

• piles et batteries
• transistor et diodes
• écrans LCD
• impression jet d’encre
• ordinateur quantique
• informatique moléculaire
• applications médicales

• imagerie médicale
• neurologie
• régénération de cellules
• détection précoce de maladies (notamment asthme ou cancers)

• capteurs solaires
• déssalinisation de l’eau de mer
• traitement des impuretés à l’échelle atomique
• renforcements de structures de toute nature
• gilets pare-balles
• peintures
• adhésifs
• cosmétiques

voire des produits d’usage plus courant

• vêtements imperméables, élastiques ou autonettoyants
• l’ensemble des applications actuelles de la fibre de carbone (équipement sportif, etc…)

Cette phase se termine donc avec la certitude qu’un immense marché s’offre à cette technologie.

 

phase 03: perspectives économiques

 

Les perspectives économiques apparaissent effectivement spectaculaires (prévision de Nanocyl, 2009).

Vingt ans après leur découverte par un chercheur en nanotechnologies japonais, les nanotubes de carbone (NTC) suscitent de plus en plus d’engouement. Le marché mondial explose et devrait atteindre 1 Milliard d’Euros d’ici 2015

 

phase 04: pensée futurologique

 

Tous les voyants sont au vert. Tout indique que les nanotubes de carbone, et au-delà les nanotechnologies vont être les technologies-support des appareillages de demain.  C’est à partir d’elles que doit se lire le futur.

 

13 mai 2013, Bayer annonce la fermeture de son usine de nanotubes de carbone

 

Pourquoi un tel revirement, trois ans seulement après l’inauguration de son usine de Leverkusen ? se demande l’Usine Nouvelle.

Source “Usine nouvelle

Un communiqué de Patrick Thomas, PDG du groupe, explique:

Nous restons convaincus que les nanotubes de carbone présentent un énorme potentiel. Nous avons cependant constaté que les domaines d’applications potentielles, qui autrefois semblaient prometteurs d’un point de vue technique, sont actuellement très fragmentés ou ont trouvé très peu de synergies avec les produits du cœur de métier du groupe et leurs applications …/… Nous ne prévoyons pas d’applications révolutionnaires […] pour le marché de masse dans un futur proche.

Même son de cloche chez Arkema (même source)

Les nanotubes de carbone sont toujours intégrés dans notre pôle incubateur. On les considère encore comme un pari, mais il faut reconnaître que le marché est long à décoller. À ce stade, on ne peut même pas parler de rentabilité.

 

Des enseignements importants pour la futurologie

 

Ce schéma de pensée-type (possible scientifique & technologique + domaines d’applications => données prévisionnelles de marché => technologie du futur) est celui qui caractérise la quasi-certitude pour la prospective. On le retrouverait dans d’autres domaines comme, par exemple, celui des perspectives estimées de l’énergie solaire…  juste avant l’effondrement de la filière.

Ceci attire l’attention sur ces schémas de pensée très mécanistes qu’il nous faudra décortiquer plus longuement dans un prochain billet.

Cela ne signifie évidemment pas que les nanotechnologies n’ont aucun avenir, mais que tout ne s’accélère peut-être pas aussi systématiquement qu’on se plait à le croire. L’immatériel, les réseaux et les modes qui leur sont liées, nous ont habitués à une forme de négation des facteurs temporels comme le moment et la durée, idéologie très peu appropriée au monde de l’entreprise.

Les domaines technologiques émergents vont principalement s’inscrire dans des échanges inter-entreprises sans déboucher directement sur une consommation. Vous et moi n’allons pas consommer directement des nanotubes. Or, pour une entreprise bien plus encore que pour le particulier,  il y a toujours “d’autres façons de faire“: matériau A ou matériau B, robotisation ou main d’oeuvre à faible coût, …etc. Il y a la possibilité de faire… plus tard … et même de ne pas faire du tout.

Sur les nanotubes, l’article susmentionné ne dit pas autre chose:

Ces matériaux, très chers à produire, seraient boudés par une partie de l’industrie, où ils se heurtent à une vive concurrence inter-matériaux. Dans les applications de renforcement, les fibres de verre et les fibres de carbone offrent des solutions performantes.

La réflexion sur le futur ne doit pas écarter cette réalité des “autres façons de faire“.

Enfin, une dernière dimension idéologique concerne le caractère supposé inépuisable de la consommation de masse, étayée par un demi-siècle de profit et consolidée par l’émergence des immenses marchés asiatiques. D’où l’idée que se trouve, en bout de chaine,  la possibilité d’une rentabilisation rapide de n’importe quel niveau d’investissement pour tous les acteurs de la production… à condition d’être les leaders… donc les premiers.

 

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