la victoire du parler sur l’écrit: une question de temps.

la victoire du parler sur l’écrit: une question de temps.

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le temps des érudits

 

Au commencement était le parler

 

… et ce commencement a duré longtemps pour la grande majorité des humains, même ceux qui avaient la chance d’appartenir à des nations dites développées. Ainsi, si les riches et le clergé ont pu bénéficier d’un enseignement plus large à partir de Charlemagne, l’enseignement pour tous a dû attendre… un millénaire de plus.
Pourtant, trois siècles avant notre ère, la bibliothèque d’Alexandrie rassemblait quelque 400 000 volumes. Ces décalages qui se comptent en siècles voire en millénaire montrent que l’histoire de la communication écrite s’est constituée autour de mécanismes assez particuliers.

 

L’écriture et la lecture exigent un temps dédié

 

On peut parler en labourant, en forgeant, en vendant, en creusant des mines, mais on ne peut rien faire d’autre quand on écrit ou quand on lit.
Si l’écriture et la lecture ont été réservées pendant des millénaires aux érudits (clergé, érudits “sponsorisés“ par les princes), c’est surtout parce qu’ils étaient les seuls à disposer du temps nécessaire pour le faire.

La communication entre érudits: une forme d’équilibre

 

Dans le monde des érudits, c’était les mêmes personnes qui avaient le temps de lire et le temps d’écrire. Ce qui assurait une certaine forme de cohérence à l’ensemble. En dépit de différences sensibles, on peut considérer que c’est toujours le cas pour les érudits d’aujourd’hui.
Mais la communication par le texte s’étant développée en dehors du cercle des érudits, cette forme d’équilibre entre l’écriture et la lecture n’a plus été automatique.

 

les produits dérivés de l’alphabétisation

 

l’écriture et la lecture ont continué… à exiger un temps dédié

 

Que tout le monde sache lire et écrire ne signifie pas que tout le monde dispose du temps nécessaire pour faire l’un, l’autre ou les deux. Dans le monde du travail, l’oral a continué à régner même entre personnes capables de lire le titre d’un journal, une consigne, ou un ordre de mobilisation.

métiers de l’écriture et lecture-loisir

 

L’écriture s’est professionnalisée, puisque l’augmentation du nombre potentiel de lecteurs permettait de vivre en écrivant. Journaliste, scénaristes, écrivains étant rémunérés disposaient alors du temps nécessaire à l’écriture.
Parallèlement, la légitimation des loisirs pour tous donnait au plus grand nombre du temps à allouer aux consommations culturelles, parmi lesquelles la lecture.
Le temps de l’écrit s’est donc développé, mais selon des principes différents entre producteurs et consommateurs, car sauf exception, personne n’a jamais été payé pour lire.

 

le temps des dérèglements

 

Lorsque l’offre et la demande d’écrit commencent à se référer à des processus différents, une concordance, même grossière, entre les deux pôles n’a plus aucune raison d’être assurée. Que se passe-t-il alors ?

Si l’offre d’écrit est déficitaire

 

Ce qui est écrit tend à être lu par le plus grand nombre. On retrouve cette situation dans les sociétés totalitaires (parti unique, presse officielle) et dans les communautés sectaires ou religieuses (LE livre). Dans ces sociétés, le parler aussi est contingenté. C’est l’ensemble de la communication qui l’est.

Si l’offre d’écrit est excédentaire

 

En démocratie, l’expression humaniste de “liberté de la presse“ peut s’interpréter en langage économique comme la possibilité de générer une offre excédentaire de texte… ce qui, toujours économiquement parlant, signifie… sa dévalorisation! Ce qui pose la base économique de l’aphorisme de Jean-Louis Barrault

La dictature c’est ferme ta gueule! La démocratie c’est cause toujours!

Si l’offre d’écrit est disproportionnée par rapport au temps moyen susceptible d’être consacré à la lecture, le lecteur dispose d’un choix, mais la plus grande partie de ce qui va être écrit ne sera pas lue.

En économie libérale, une offre excédentaire d’écrit est donc supposée produire sa propre dévalorisation (difficulté de la presse, moindre rémunération des écrivains, des journalistes, des traducteurs…impact sur les tarifs publicitaires…).

Un temps disponible insuffisant pour la lecture tend à provoquer un retour des lecteurs vers le parler… qui n’exige pas de temps dédié (radio, télévision), ce qui permet d’augmenter son temps d’information à temps libre égal.

Économiquement, ceci produit naturellement une revalorisation de l’information parlée, puisqu’elle fait l’objet d’une demande plus importante (hausse des rémunérations des présentateurs de télévision, …impact sur les tarifs publicitaires…).

Cette information parlée, devenue excédentaire, devrait commencer à se dévaloriser à son tour. Mais dans ce cas le mécanisme ne fonctionne plus, ou en tout cas beaucoup moins bien, dans la mesure ou le parler ne demande pas de temps dédié. On peut consommer de l’information parlée en mangeant, en somnolant, en repassant son linge, en jouant sur sa console, en répondant au téléphone…etc. Le rapport offre demande n’est plus, comme pour l’écrit, arbitré par le temps.

et il continuera à en être ainsi dans le futur

 

Demain comme aujourd’hui et comme hier, écriture et lecture continueront à exiger un temps dédié là où le parler n’en exigera pas. Ceci est appelé à être une contrainte pérenne pour le futur de la communication.

 

 

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