internet est-il apte à la survie… et sous quelles formes ?

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À quelles hypothèses globales nous mènent les 4 thèmes explorés par les billets précédents? Comment aborder le futur d’un support de pratiques aussi disparates?

Posons qu’Internet va se reproduire autour du dialogue entre les imaginaires qu’il véhicule et les usages concrets qu’il autorise.

les imaginaires d’internet


l’imaginaire des passagers

On est libre de parcourir le monde, mais il faut franchir des frontières, assumer des changements de cultures et de langages. C’est long, cher et potentiellement dangereux. Internet se présente à l’imagination comme un espace de liberté… instantané… gratuit… dénué de risque… et à priori sans limite. Ses pratiques réelles y sont beaucoup plus restreintes, mais n’en sont pas moins portées par cet imaginaire, comme l’ont été les utopies de ses origines.
Ainsi, tout ce qui sera susceptible d’affecter l’absence de limites, l’instantanéité, la gratuité et la sécurité va transformer, par un jeu d’effets domino, à la fois l’imaginaire et les pratiques du réseau.

l’imaginaire des commandants de bord

On l’a  vu, Internet vit principalement du transfert massif de données personnelles à faible valeur, alimenté par l’idéologie de l’arme commerciale absolue que serait la publicité personnalisée (par le passé, celle-ci fut, un temps, celle des messages subliminaux).
Les progrès de l’intelligence artificielle ne vont pas rendre les robots amoureux, mais sans aucun doute leur permettre d’accéder à des sommets d’efficacité autour de tout ce qui se calcule. Ce pourrait être le cas du retour sur investissement… de la publicité personnalisée. Que celui-ci apparaisse par trop décevant … et que cela se sache… c’est l’économie actuelle d’Internet qui s’effondrerait entraînant dans sa chute certains de ses – apparemment indestructibles – leaders multinationaux (qui rappelons-le n’existaient pas il y a vingt ans). Les exigences de leurs survies les amènent d’ailleurs d’ores et déjà à des ententes de grande envergure  dans un domaine où devrait théoriquement régner la concurrence la plus féroce. Mais s’il leur parait indispensable de “biaiser” les règles du jeu, c’est sans doute que celui-ci est déjà devenu, à leurs yeux, plus incertain… surtout quand ils ne disposent pas d’ancrages solides dans le monde matériel (voir).
Globalement, l’imaginaire des commandants de bord s’applique à la publicité, sous toutes ses formes. Aussi semble-t-il important de clore ce chapitre en évoquant un procédé émergent: le malvertising. Il consiste à utiliser les publicités pour transporter des logiciels malveillants, ce qui serait de nature à légitimer et encourager l’utilisation… de bloqueurs de publicité.

l’effondrement d’une utopie: l’enseignement d’un exemple

La plus grande encyclopédie jamais inventée, au carrefour de la culture et de l’information, accessible gratuitement dans le monde entier, réalisée par et pour le plus grand nombre, référence du collaboratif, pilier de l’utopie du web: Wikipédia est un symbole. Comment pourrait-elle sombrer?
Les appels récurrents aux dons signalent la piste la plus évidente, qui pourrait nous mener via l’incorporation de publicités, vers des formules par abonnement… donc vers une “fermeture” progressive. Un autre danger de plus en plus tangible la guette également à mesure qu’elle s’impose comme référence collective.
(*) Le Register a rapporté que Wikipedia avait fait éditer certains articles parce qu’un de ses rédacteurs avait été payé pour le faire.
… et ce, depuis longtemps
(*) Plusieurs histoires récentes ont mis en avant la fragilité de l’information sur Wikipédia. Un jeune Américain, Virgil Griffith, vient d’inventer un logiciel permettant de retrouver l’identité des ordinateurs depuis lesquels ont été opérées des modifications. Il a ainsi établi que des articles avaient été changés depuis des ordinateurs de la CIA, du Vatican ou du Congrès.
Le développement du lobbying, de la propagande d’état et des militantismes de toute sorte, ne peuvent qu’amplifier ces dérives… rendant la maintenance de l’encyclopédie plus coûteuse… donc le besoin de fonds plus important… etc… Une forme d’accélération connue sous le nom de “boucle de rétroaction positive”. C’est ce mécanisme-là qui mène aux grands naufrages. Déjà évoqué  dans le domaine de l’environnement, on pourrait le retrouver souvent dans le futur du réseau.

l’imaginaire de l’illicite

L’imaginaire de l’illicite du grand public présente la particularité de ne se nourrir que de faits avérés, sans jamais aller au-delà, ce qui signifie qu’il est constamment en retard sur les pratiques… ce qui est extrêmement paradoxal pour un imaginaire.

l’altération des pratiques


l’érosion de la gratuité

  • Nous payons nos connexions à Internet.
  • Nous payons insidieusement, mais de façon croissante, des contenus… “réservés aux abonnés”
  • La mainmise croissante des mafias numériques (malware, ransomware, phishing, vol de données…) va normalement déboucher sur des coûts croissants et incontournables en matière d’assurance. Sur la base des principes largement explorés dans un précédent billet «Risque, gestion & transfert de risques: l’économie du futur», Internet va devenir un nouvel Eldorado dans ce domaine. Rappelons qu’en 2012, les ménages français dépensaient déjà 2.270 euros en moyenne pour leurs assurances.
  • La stratégie de base pour une compagnie d’assurance consistant à majorer ses primes et minorer ses risques, se trouveront progressivement imposées aux usagers des conditions liées à des mesures “préventives”, comme différents niveaux de chiffrements… … accessibles évidemment en version premium, soit une façon de payer pour les risques… deux fois!
  • Les barrières de sécurité vont s’accumuler perturbant ainsi le recueil systématique de données personnelles
Le recueil massif de données va ainsi devenir… de moins en moins massif… donc de moins en moins utile… d’où un recul de la gratuité. Il est logique d’en attendre une stratification d’Internet par les coûts:
  • l’utilisation professionnelle, elle-même segmentée par la taille des entreprises, avec au plus haut (au plus cher) des multinationales bien protégées par une connexion à un réseau quantique, dans un petit monde bien à elles
  • l’utilisation grand public, là encore segmentée par la solvabilité des ménages, avec au plus bas un Internet assimilable à un journal de petites annonces
Les distorsions seront vouées à s’aggraver dans la mesure où s’y appliqueront des investissements variables en matière de maintenance menant les segments les moins rentables à souffrir de façon croissante de limitations – notamment en matière de débits – et d’instabilités de fonctionnement.

l’érosion de l’illimité

Au milieu de toutes ces aspirations de puissances ou d’indépendances, l’utopie libertarienne d’un Internet unique, transfrontalier et à la gouvernance exclusivement technique semble définitivement appartenir au passé …/… La balkanisation d’Internet n’est pas une nouveauté, elle semble au contraire s’approfondir un peu plus chaque jour.
Telle est la conclusion d’une longue analyse sur le sujet. À titre d’exemple, notons ainsi que Google négocie actuellement avec la France et l’Australie. Alors qu’il est en voie de s’entendre avec la première, il menace la seconde d’y bloquer son moteur … soit l’établissement de conditions variables selon les états… donc selon des frontières.
La problématique des frontières sera susceptible d’être alimentée par deux autres facteurs:
  • les mesures de contrôle social différenciées selon les états
  • les oppositions plus ou moins radicales aux “abus de position dominante” exercés par les États-Unis, où sont situés 10 des 13 serveurs racines du DNS, sur lequel est fondé le fonctionnement du réseau.
Fragile dans ses imaginaires et son économie, Internet l’est également dans sa matérialité… ce qui rejoint le problème précédent.
Sachant que des drones sous-marins pourraient rendre les auteurs d’attaques sur les câbles aussi anonymes que les hackers actuels, les états ne seront-ils pas contraints de prévoir des positions de repli assurant le fonctionnement des pratiques courantes?
Sachant que le cyberterrorisme n’en est qu’à ses balbutiements , des procédures de sécurité adaptées devront être mises en place. Variables selon les états – selon notamment qu’ils en auront ou non subi les effets directs – elles alimenteront elles aussi une “régionalisation” d’Internet.

en guise de conclusion provisoire


Après qu’elle eut été le moteur le plus actif de la mondialisation, l’évolution d’Internet pourrait ainsi alimenter une “démondialisation accélérée”, aux effets d’autant plus difficiles à envisager qu’elle pourrait s’opérer de façon extrêmement chaotique. Cette démondialisation affecterait tant les usages… que les imaginaires… ceux des passagers, comme ceux des commandants de bord.


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