CRÉER: le robot face à l’ultime bastion de l’humain

CRÉER: le robot face à l’ultime bastion de l’humain

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Créer


Alors qu’ils s’intéressaient à tout autre chose, des chercheurs de l’Université de Binghamton  ont trouvé ce qui devrait nous rassurer définitivement quant à notre singularité d’humain vis-à-vis de la création. Ils ont établi que face à un même stimulus visuel, chaque individu émet un jeu spécifique d’ondes cérébrales, au point qu’il est possible d’en faire un principe d’identification qui serait fiable à 100%. Là où 1000 robots verraient tous la même photographie, l’humain est capable d’inventer une infinité de façons de la percevoir.

Le verbe créer ne s’appliquait jadis qu’à Dieu et signifiait faire quelque chose avec rien; appliquée à l’homme, elle est une manifestation de la vie consistant à unir dans une synthèse nouvelle des ingrédients divers ( images, idées, sentiments…) innés ou produits par l’expérience et mystérieusement liés entre eux.

Selon cette définition  , chaque humain produirait des synthèses obligatoirement originales en combinant ses propres perceptions, puisqu’elles sont uniques, comme sont uniques son “ inné ” et son expérience. Chaque humain serait, dans sa nature même, un ferment de création. À peine ouvert, le dossier pourrait donc être refermé, car avant que les robots en soient arrivés là, la création aura eu le temps de mourir d’autre chose. Sauf que …


3 cas de “ robots-créateurs ”


 retour au Next Rembrandt

Dans le précédent billet (lien) , nous avons évoqué cette étonnante performance d’intelligence artificielle, intitulée «The Next Rembrandt», qui a consisté en la création d’un tableau inédit du peintre (lien). Il nous faut y revenir sous l’éclairage de cette nouvelle problématique et considérer la façon dont le robot s’y prend pour créer, ainsi que le potentiel et les limites de ses possibilités de “ création ”, ce qui va rapidement nous convaincre que les choses sont beaucoup plus complexes qu’elles ne le paraissent à première vue… dans un sens comme dans l’autre.

Tableau

La base de son processus de création ne donne lieu à aucune ambiguïté: un robot ne peut créer qu’à partir d’une base de données. Mais dire cela, c’est peut-être ne pas dire grand-chose, car c’est – d’une part – à peu près ce que fait également l’humain et que – d’autre part – les données peuvent être de toute nature… et la rencontre de données de toute nature peut donner lieu à des résultats surprenants. Ainsi, quelques captures d’écrans issues de la vidéo nous montrent que:

Le sujet du tableau est issu d’une collecte de… sujets de tableaux

Casting_240

Ces modèles sont classés et l’on en déduit un catalogue de règles morphologiques

Directions_Visages_360 AnalyseVisage

ainsi qu’une base de composants

LesYeux

Morphologies

 

Les coups de pinceaux du peintre peuvent être ramenés à de simples données dimensionnelles

 

Texture01_réduitTexture3d

interprétables par une imprimante 3D

Impression_3D

 

En première analyse, Next Rembrandt étonne, mais n’inquiète pas: l’humain n’est-il pas omniprésent et apparemment incontournable, dans chacun des choix qui doivent s’effectuer à chaque moment de la création?

Attention, la complexité pourrait ne venir que de l’élaboration “ initiale ” de la méthode et de la constitution “ initiale ” des bases de données nécessaires. Ce qui signifie que deviendraient ensuite de plus en plus rapides, non seulement faire des inédits de Rembrandt, mais également faire des portraits “ à la manière de ” … d’une façon générale.

Cet exemple ouvre donc à certains possibles de la création algorithmique qui relèveraient de l’imitation créatrice. Un robot peut-il aller au-delà?

créer ex nihilo: l’exemple de Deep dream

Tapez “ deep dream ” dans le champ de recherche de Google et vous allez voir apparaitre la plus grande collection du monde de tableaux de style psychédélico-surréaliste.  Là, il y a intelligence artificielle, il y a production d’inédit, il y a très peu d’intervention humaine. Que fait l’algorithme?

Voyons-le à l’oeuvre sur l’image d’en-tête du présent billet (image 01), après un unique passage (image 02), après quatre passages (image 03).

 

 

Robot-Createur_320 dream_320 dream_320_04

Pour ceux qui voudraient s’adonner aux joies de la création sous acide… sans acide (ce qui revient tout de même moins cher), c’est facile, c’est gratuit, c’est ici

Faut-il assimiler cet algorithme aux filtres graphiques de type “impressionniste, pointilliste, cubiste, ou autre Van Gogh” que l’on trouve dans les logiciels comme Photoshop ou Gimp? En fait – et cela montre que des problèmes nouveaux sont en train de se poser – il est aussi difficile de répondre par oui que par non à cette question. Il s’agit effectivement d’un processus algorithmique de transformation d’une image, posé en ces termes, c’est un filtre graphique… mais néanmoins “ très ” particulier.

Tout d’abord il faut dire qu’il y a certes intelligence artificielle, mais que celle-ci a été détournée de son objet. La recherche qui a mené à cela n’avait pas pour motif la création picturale, mais la reconnaissance de formes. Pour Deep dream, la compétence de l’algorithme a été inversée. Elle rejoint par là un mécanisme parfaitement humain  , celui qui nous fait identifier des formes dans des rochers, des nuages, dans les étoiles ou dans des taches, exploité notamment en psychologie dans le test de Rorschach .

La paréidolie exprime la tendance du cerveau à créer du sens par l’assimilation de formes aléatoires à des formes référencées

L’algorithme de Deep dream consiste donc à rechercher des formes qu’il connait dans une certaine configuration de pixels, et à affirmer cette forme en accentuant ses traits significatifs. Afin de faire l’économie du débat sur le rôle de l’image initiale, nous allons radicaliser le processus dans un nouvel exemple.

créer ex nihilo: Deep dream II

Ici la source est un uni, sur lequel a été appliqué un flou gaussien afin de perturber la répartition des pixels

Uni_FG

L’oeil humain n’y trouve pas grand-chose d’exploitable en matière de sens, mais le robot, lui, voit des pixels différents qu’il essaie de recomposer sur la base de formes qu’il connait selon le processus ci-dessus. On obtient alors ces deux images (1 passage de l’algorithme, puis quatre passages)

DeepDream_FG02DeepDream_FG05

Peut-on être plus près de la création à partir de rien?


André Breton s’est-il trompé?


Toutes les théories sur la création – voire sur l’art – s’appuient sur l’implicite d’un environnement humain. C’est dans ce cadre qu’elles recherchent l’essence de la spécificité de l’oeuvre et de l’artiste. Or, cela mène assez paradoxalement à admettre celui qui n’a pas été pris en compte… à savoir le robot-créateur, qui s’inscrit finalement très facilement dans tous ces discours qui l’ont ignoré.

Ce sont les surréalistes qui se sont penchés avec le plus d’ardeur sur la question de l’essence de la création et plus particulièrement André Breton, le théoricien du mouvement. Pour lui, celle-ci devait être recherchée dans l’inconscient du créateur. C’est là que l’individu est supposé montrer sa différence avec le reste du genre humain, la rationalité et tout ce qui s’en rapproche relevant d’un apprentissage … banalisateur. Ainsi, la “ création automatique ” était seule supposée rendre compte d’une authenticité dans ce domaine. Or, aujourd’hui, ce principe destiné à spécifier l’individu, le distingue peut-être du reste du genre humain, mais… très peu du robot. Le dessin ou l’écriture automatique, fers de lance des surréalistes, sont très simples à prendre en charge par un algorithme. Le terme “ automatique ” est à cet égard tout à fait révélateur.

La paréidolie est un pont entre le conscient et l’inconscient, un dialogue entre les formes identifiées et les formes aléatoires, c’est à dire, sous une autre terminologie, entre le figuratif et l’abstrait. Dans ce dernier domaine, le robot deviendrait donc un concurrent très sérieux de l’humain selon la définition même qu’en donne le bulletin médiation-Centre Georges Pompidou

Les peintures abstraites sont des images autonomes qui ne renvoient à rien d’autre qu’elles-mêmes…Elles révèlent l’existence de réalités jusqu’alors invisibles et inconnues, que chaque artiste détermine à sa façon.

“ Ne pas représenter la réalité ” admise par le plus grand nombre fut un fondement de l’oeuvre, son originalité devint alors une garantie du caractère complet de la démarche. L’artiste produit de l’originalité parce qu’il est unique et qu’il a su respecter sa propre identité jusqu’au bout de son processus de création, sans concessions faites aux pressions sociales ou économiques… concessions que le robot-créateur ne fait pas non plus, même si c’est pour d’autres raisons. Le robot-créateur interroge cet implicite des théories sur l’art et la création: celui de la subjectivité du créateur comme source exclusive d’originalité.


En guise de conclusion provisoire


Imitation créatrice, incorporation d’aléatoire: le robot dispose de certaines compétences pouvant lui permettre de créer, mais peut-on le considérer comme étant à l’origine de l’oeuvre dans la mesure où il ne peut créer que ce qu’il a été “ programmé pour créer ”?

En fait, ne faut-il pas lire autrement le futur du robot-créateur?

La photographie et le cinéma ne sont pas des arts de toujours, mais des modes d’expression qui ont dû attendre une technologie pour pouvoir exister.

La définition de ce qu’est l’art est toujours donnée à l’avance par ce qu’il fut autrefois, mais n’est légitimée que par ce qu’il est devenu, ouvert à ce qu’il veut être et pourra peut-être devenir.

Adorno  ne nous apporte pas directement une réponse par cette phrase , mais il appelle notre attention sur la réalité d’une évolution permanente dans ce domaine. Comment exclure alors qu’un nouveau champ de création puisse commencer à exister? Il s’appellerait “ création algorithmique ” : le robot-créateur n’y serait pas l’auteur… mais l’oeuvre.


 

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