coworking: un vent de convivialité… très suspect

coworking: un vent de convivialité… très suspect

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Selon un sondage TNS Sofres pour le groupe La Poste (AFP- le Monde le 14/11/2013)

La consommation dite « collaborative » n’est plus un microphénomène : désormais, 48 % des Français la pratiquent régulièrement et 32 % disent vouloir s’y mettre…/… Au total 8 Français sur 10 pratiquent ou ont l’intention de pratiquer cette nouvelle façon de consommer.

Et l’étude ajoute que 63 % le font pour une raison d’économie financière.

C’est d’ailleurs un argument mis en avant par les espaces de coworking.

 

combien coûte un poste de travail en coworking

 

On trouvera l’argumentaire suivant sur le site d’un espace de coworking lyonnais:

«une location de bureau à Lyon c’est

• loyer 300€

• caution 900€

• frais d’agence éventuels 1200€

• aménagement: en moyenne 2000€

• abonnements 60€

• assurance mensuelle 30€

soit un minimum de 390€ + aménagement

Chez nous c’est un maximum de 223€/mois + éventuellement salle de réunion (6 à 19€)». (NDLR: + 29€ de domiciliation si l’on veut comparer avec un bureau dédié – soit 252€/mois hors salle de réunion)

Soit.

Mais ajouter une pièce à son habitation coûte moins cher que 252€/mois… du moins à Lyon… et les frais annexes et d’abonnement sont déjà payés dans le logement. Une quote-part de ces frais et des locaux eux-mêmes (accès, sanitaires …) peut être déclarée en espace professionnel et à ce titre intégrée aux charges. Par ailleurs, cette pièce supplémentaire peut également servir à autre chose… et même être sous-louée.

Financièrement parlant, le coworking n’est donc pas intéressant pour le consommateur individuel (rappelons qu’il s’agissait du mobile pour 63% d’entre eux) … sauf pour les activités éphémères, ponctuelles, intermittentes, nomades…

Là intervient le second argument du coworking: chez soi la solitude, alors qu’ici (source) :

Plus qu’un espace de travail partagé, c’est une communauté de professionnels et d’amis.

Nous allons revenir là-dessus un peu plus loin, mais notons déjà que cet argument ne peut concerner que les utilisateurs assidus voire résidents, c’est à dire précisément ceux pour qui… cette solution n’est pas économiquement intéressante. Les deux avantages (économie & convivialité) sont “vendus“ comme étant liés, mais dans les faits, ils tendent à s’exclurent mutuellement.

 

pour qui le coworking est-il rentable?

 

Quelques éléments de réponse nous sont fournis ici:

La deuxième étude mondiale sur le coworking montre que 72% de tous les espaces de coworking deviennent rentables après plus de deux ans de fonctionnement. Pour les espaces de coworking gérés par le secteur privé (ceux qui ne sont pas à but non lucratif), le taux de rentabilité après plus de deux ans est encore plus élevé : 87%.

Il y a 3 façons d’augmenter la rentabilité du m2 loué

• augmenter le prix du poste à surface égale

• réduire la surface du poste à prix égal et en augmenter le nombre

• louer le même poste à un nombre croissant de personnes

Les deux premiers paramètres ne sont probablement pas encore stabilisés dans la mesure où il faut faire “admettre“ le nouveau concept. Mais penchons-nous sur le troisième, en l’occurrence le plus intéressant (même source):

L’année dernière, la capacité moyenne était de 38. Le taux moyen d’occupation d’un bureau est de 108%. De grands espaces ont des taux d’occupation encore plus élevés – ceux de 100 bureaux ou plus atteignent 172% en moyenne.

Les grandes unités de bureaux bénéficient donc d’un avantage concurrentiel lié à un cercle “vertueux“

• plus le nombre de postes est élevé, plus le client est sûr de trouver un poste libre à toute heure

• sachant cela, le consommateur va privilégier les grands espaces de coworking pour réduire ses chances de se retrouver privé d’accès… à un poste qu’il aura pourtant payé.

• cette forte demande va augmenter le taux d’occupation de l’espace, donc la rentabilité de l’ensemble

En outre, un taux d’occupation très élevé autorise, en plus, et si nécessaire, diverses stratégies

• réduire temporairement le prix du poste de travail bas de gamme

• au contraire, relever temporairement son standing

tout en conservant un certain niveau de rentabilité.

 

Sur la base de ce seul principe purement mathématique du taux d’occupation, les grandes unités de coworking élimineront les petites. Les surfaces des postes pourront alors être réduites et leur prix augmenté. Le futur “spatial“ de ces espaces initialement imaginés comme des lieux de sociabilité s’apparentera à celui de cybercafés géants… avec la convivialité… qui va avec (!?).

coworking du futur(scénario bénéficiant d’un taux de confiance extrêmement élevé comme disent les conjoncturistes).

 

une idéologie unique pour deux conditionnements

 

conditionner (CNRTL) conditionner: provoquer artificiellement chez un individu un comportement nouveau échappant à sa volonté

Vous vivons aujourd’hui sous l’emprise d’un double conditionnement

• conditionnement par notre culture démocratique, qui nous a donné l’habitude de “choisir

• conditionnement par l’idée de crise, qui nous pousse à admettre une réduction de notre confort

 

Ce double conditionnement nous amène naturellement à l’idéologie montante actuelle, celle qui consiste à «choisir de réduire notre confort» et qui se manifeste au travers de tissages multiples de plusieurs notions (la décroissance, le durable, le collaboratif, etc…). voir ci-contre («l’économie collaborative: le triple piège d’une utopie» et «l’environnement: des métamorphoses à l’avenir d’une pensée»)

Or, face à cette idéologie de consommateurs en pleine évolution, s’en dresse une autre, remarquable de stabilité et de pérennité, celle de la rentabilité.

La situation actuelle de hausse continue de l’immobilier pourrait (“devrait“) générer une situation de conflit, normalement arbitrée par le politique, pour réduire le prix du mètre carré et le réajuster aux possibilités de la demande. Grâce au coworking (& à la colocation), il n’en est rien.

Sous cet angle de lecture, le collaboratif apparaît pour ce qu’il est “concrètement“, un régulateur économique au bénéfice exclusif de l’offre.

Le coworking comme la colocation permettent d’augmenter les prix et la rentabilité en situation de crise, soit le contraire de ce que devrait produire le rapport “théorique“ de l’offre et de la demande (fondement “théorique“ de l’économie dite libérale).

Cette idéologie est appelée à jouer un rôle essentiel dans le futur. Celui-ci va beaucoup dépendre de la façon dont elle va se ramifier et se transformer… ou pas. (voir «prévoir l’évolution des idéologies pour délimiter le futur»)

 

en coworking, le produit c’est (encore) nous

 

Comme nous l’avons vu ci-dessus, les espaces de coworking nous sont vendus sur des bases argumentaires proches de celles des clubs de rencontre, qui ne peuvent que laisser assez dubitatif.

Plus qu’un espace de travail partagé, c’est une communauté de professionnels et d’amis.

Au bout du compte, je paierais donc “surtout“ pour voir “les autres“? Le caractère insolite de cette assertion se révèle davantage en inversant les termes de la proposition: les autres s’acquitteraient d’un surcoût principalement pour me voir, “moi ». Bien que plus flatteur dit comme çà, cela interpelle toujours.

Mieux (source):

Le partage d’idées, de connaissances et de compétences autour d’affinités et de valeurs communes vous aidera à toutes les étapes de vos projets. La graphiste à quelques mètres de vous pourrait vous suggérer de nouvelles couleurs pour votre logo, votre voisin développeur …/… la consultante en marketing…/…  l’expert en SEO …/… le blogueur au fond de la salle…/… Cet accès à une base d’expertises gratuites est un avantage compétitif que vos concurrents n’ont pas …

Laissons de côté ce pari sur les amitiés probables et sur l’évidence des valeurs communes pour aller directement vers l’argument économique. Ainsi, avant même que je m’inscrive dans un espace de coworking, mes expertises “gratuites“ ont déjà été vendues (?!)… “aux autres“. Ce qui signifie que plus je vais être sympathique, intéressant, compétent, désintéressé, voire sexy, plus les gens seront tentés de venir pour me voir, et plus mon bailleur va gagner d’argent? Entendons-nous bien, ce n’est pas la convivialité ou le désintéressement que je mets en question ici, bien au contraire, il s’agit seulement de l’absence totale de honte avec laquelle les bailleurs immobiliers se les approprient pour les vendre! (Les organismes cités ne sont que des exemples. On trouverait la même chose et même bien pire ailleurs).

Et c’est sur ce principe que fonctionne l’ensemble des réseaux sociaux. Les services gratuits, les données personnelles, les productions de tout type sur le net (blog, commentaires, tweets…) nous ramènent constamment au travail bénévole et à cet aphorisme devenu célèbre «si vous ne voyez pas le service, c’est que le produit c’est vous». Avec pour corollaire:

À chacune de mes actions numériques, je produis de la valeur, j’enrichis quelqu’un, bref, je travaille. Et pourquoi ne serais-je pas rémunéré pour ce travail ?

Et nous en prenons l’habitude. Nous répondons à des sondages, nous portons nos bouteilles jusqu’au conteneur spécialisé…gratuitement… pour générer des produits qui pourtant seront… “vendus“.

Cette marche accélérée vers le “citoyen-produit“ va décidément être une autre tendance à suivre pour l’économie de demain.

 

 

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