l’environnement: des métamorphoses à l’avenir d’une pensée

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l’environnement: la métamorphose d’une pensée

 

La pensée de l’environnement est vieille d’au moins deux siècles. Elle a évolué selon un principe de métamorphose, par “empilement“ de différentes problématiques, le produit des nouvelles s’ajoutant à la mémoire des anciennes. C’est ainsi qu’elle nous apparaît aujourd’hui et c’est l’histoire de cette construction qui va sans doute définir l’avenir de cette pensée.

 

la strate romantique

George Catlin (1796-1872). De retour d’un voyage dans l’Ouest (années 1820-1830), propose une politique de protection par le gouvernement d’un « parc contenant hommes et bêtes dans toute la beauté sauvage de leur nature (source) .

Sur la base de cette idée vont découler les premières “réserves“ (le Grand Paradis en 1856, la vallée du Yosémite en 1864), puis le premier parc national (Yellowstone en 1872).

Cet idéal de conservation (faune, flore, cultures ancestrales…) va rejoindre l’ancienne imagerie du “bon sauvage“ et les différentes visions d’âge d’or tournées vers le passé, jusqu’aux plus récentes, celles de la période “post mai 68“, avec la remise en cause de la société de consommation, le retour à la terre, les communautés, la reprise des thèmes du droit à la paresse de Paul Lafargue par différentes déclinaisons comme celle du groupe Adret, «Travailler deux heures par jour».

De cette approche demeurent notamment aujourd’hui l’opposition systématique à tout travaux d’infrastructure (voies ferrées, barrages …) au nom de la préservation du milieu et, par le biais de la protection des espèces, le soutien aux réintroductions de prédateurs (ours, loup…).

 

la strate utilitariste

 

Ces rêves d’une population demeurée principalement urbaine, ont normalement débouché sur la prise en compte de la pollution des villes et de ses effets (asthme, cancer…). La question corrélée des pluies acides, très sensible dans le courant des années 70 est progressivement tombée dans l’oubli alors que celle des déchets prenait une importance croissante. À partir de là, l’écologiste a cessé de rêver et de faire rêver. Il est revenu au social.

Les conservateurs et ajouts alimentaires divers, plus ou moins toxiques, ont amené à l’intégration de thèmes touchant au “manger sain“.

Ces émergences de thématiques du danger ont trouvé leur point de fixation principal sur la question toujours aussi actuelle du nucléaire. Le manger sain a produit le “manger bio“ et l’agriculture biologique, relancés par l’essor des OGM.

 

 la strate scientifique

 

En empiétant sur des domaines spécialisés (impact sanitaire, nucléaire, techniques agricoles …) la pensée de l’environnement a progressivement dû s’inscrire dans des controverses à caractères techniques et scientifiques. Elle s’est ainsi fait imposer un nouveau vocabulaire, l’incontournable recours aux chiffres, et de nouvelles routines de pensée. L’entrée de scientifiques de haut niveau à l’occasion du célèbre rapport du Club de Rome (1972) a formalisé ce tournant.

La science, qui génère des principes à portée générale, a naturellement accompagné une “planétarisation“ du propos, d’abord sur la question des ressources, puis sur une problématique devenue désormais centrale, celle du réchauffement climatique.

 

 la strate économique

 

Le premier choc pétrolier de 1973 a produit un écho direct aux prédictions d’épuisement des ressources qui se sont trouvées comme validées par cette rupture économique. Même si les deux choses n’avaient pas grand rapport, l’idée de “raréfaction“, centrale dans l’économie de marché, a permis l’intégration de la pensée de l’environnement à la pensée économique, validant au passage sa nouvelle échelle planétaire.

Au moment où l’offre de produits et de services connaissait de fortes difficultés de renouvellement (en attendant l’économie numérique), cette “fusion“ a constitué une superbe opportunité de relance dans de multiples secteurs de l’économie (construction, transport, agroalimentaire, détergents …) où des produits améliorés sur un plan environnemental, ont pu conquérir le marché.

Ce fut la conséquence paradoxale d’une évolution de la pensée écologique prônant la décroissance… et peut-être une préfiguration de sa soumission future.

 

la strate religieuse

 

Sa propre histoire, son entrée dans l’arène politique et la confrontation a des pensées organisées aussi nombreuses a obligé la pensée de l’environnement à manipuler un ensemble de données et de problématiques de plus en plus disparate.

Par ailleurs, et dans la plupart des domaines, tout ce qui promet de conditionner notre avenir ne se voit plus, qu’il s’agisse d’infiniment petit (nanotechnologie, génétique, économie des données…) ou d’infiniment grand (la planète, la couche d’ozone…) et devient même trop complexe pour être “a peu près compris“ (physique quantique…). Avec la question du devenir des écosystèmes, où tout entre en inter-relation avec tout, on atteint probablement une limite de ce que peut appréhender l’intelligence humaine… et il ne s’agit pas que de traitement de données.

Pour toutes ces raisons, il ne reste que l’attitude qui consiste à “CROIRE“ .

De tout temps, la religion et la superstition ont servi de refuges aux grandes incompréhensions. Nous en avions seulement perdu l’habitude.

Tout à fait logiquement, la pensée de l’environnement est donc devenue une religion dont elle s’est accaparé les attributs classiques:

• la foi: croire à ce qu’on ne voit pas et ne pas croire à ce qu’on voit… et son corrélat: la mise au ban du doute.

• le péché originel: “vivre“ consomme des ressources et produit des déchets… spécialement quand sept milliards de personnes le font … et d’autant plus que l’on vit vieux et que l’on a des enfants

• l’individu n’y a plus que des devoirs sans y avoir de droits (ce qui constitue le propre des systèmes totalitaires, religieux ou non).

• la prédominance du “principe“ sur la “réalité tangible“ (voir l’utilisation immodérée de “l’effet papillon“ dans les discours sur l’environnement ou l’escalade absurde de la réglementation thermique dans le bâtiment)

• la culpabilisation des pauvres (les derniers exemples de culpabilisation des riches par la religion remontent aux Croisades): coupables en tant que vivants, en tant qu’urbains, en tant qu’agents économiques, quand ils sont actifs, en tant que non-militants, quand ils ne le sont pas.

 

 la dissonance cognitive & l’environnement

 

La dissonance cognitive, élaborée par Leon Festinger et présentée en 1956  est considérée aujourd’hui encore comme une théorie majeure de la psychologie sociale.

 

 la dissonance cognitive, qu’est ce que c’est ?

 

Vue comme un phénomène, il s’agit d’une tension psychologique qui s’applique à l’individu lorsque s’imposent à son esprit deux éléments incompatibles l’un avec l’autre. Vue comme une théorie, c’est la recherche d’une modélisation des réactions de l’individu confronté à ce phénomène et qui se répartissent en deux grandes familles:

 • celles qui tendent vers une forme de rationalisation de la contradiction par transformation à postériori de l’élément dissonant

• celles qui tendent à minimiser, à postériori, l’enjeu  de la contradiction

 Un premier cas de figure concerne la confrontation d’un comportement que l’individu adopte en contradiction d’une de ses convictions profondes. Dans ce cas, sur la base de multiples expériences et contrairement à l’idée la plus immédiate que l’on pourrait s’en faire (source)

Les individus ajusteraient a posteriori leurs opinions, croyances et idéologies au comportement qu’ils viennent de réaliser. Ainsi, si habituellement, nous nous attendons à ce que l’homme soit un être rationnel qui agit sur la base de ses convictions, ici le lien est inversé : l’homme justifie après coup son comportement en ajustant ses convictions à ce comportement

Un second cas de figure concerne la confrontation d’une croyance et d’une information qui tend à la démentir. (même source)

Le plus souvent, au lieu de renoncer à la croyance en question, l’individu adopte des stratégies visant à justifier a posteriori cette croyance …/… il va essayer de modifier son univers social pour le rendre consistant avec ses croyances : il se livre alors à des comportements de prosélytisme, il s’entoure de personnes qui adhèrent à son point de vue, et évite les personnes susceptibles de le menacer. L’excellent ouvrage de Festinger, Riecken et Schachter (1956) présente ainsi le récit d’une secte millénariste confrontée à l’échec de sa prophétie.

On retrouve des mécanismes du même ordre dans le choix entre alternatives sensiblement équivalentes (même source)

La réduction de la dissonance se traduira par une tendance à justifier a posteriori le choix opéré en maximisant ses attraits et en minimisant ceux de l’alternative rejetée.

 

 en quoi cette théorie nous intéresse-t-elle ici ?

 

Comment une pensée de l’environnement stratifiée de la sorte sur la base de fondements aussi divergents pourrait-elle constituer une pensée homogène? Son histoire se lit comme un long panoramique qui a fait passer de l’utopie libertaire aux dystopies du réchauffement, tout en conservant la mémoire de chacune des phases intermédiaires.

Le romantique soutien la réintroduction des prédateurs au grand péril des activités pastorales… qu’il est le premier à considérer comme exemplaires du point de vue écologique.

L’utilitariste appelle de ses vœux les centrales éoliennes et les transports en commun… mais pas ici !… au nom de la préservation de l’environnement.

L’amélioration environnementale continue implique l’obsolescence accélérée des produits… ce qui n’était pas le but, mais qui devient le résultat.

L’arrêt du nucléaire peut relancer, dans une certaine mesure, la pollution par les hydrocarbures… et donc l’effet de serre

Le caractère renouvelable d’une ressource suppose que sa durée de reproduction correspond approximativement à celle de sa consommation. Le bois est donc renouvelable comme matériau de construction… pas comme combustible. Sous cet usage, il pollue de façon tout à fait traditionnelle et produit même de la dioxine. Il ne paraît “écologique“ qu’à cause de sa marginalité.

Le durcissement effréné de nos réglementations thermiques du bâtiment (RT 2000, 2005, 2012, 2020) n’a plus d’impact positif sur la couche d’ozone depuis bien longtemps, mais il permet au fournisseur quasi exclusif d’isolants thermiques et de vitrages spéciaux, l’entreprise St Gobain, de conserver sa place parmi… les 50 premiers pollueurs du monde ! (1) (source)

 

La religion s’est posée, de tout temps, comme l’ennemi irréductible de la science que, de son côté, l’économie dépouille de ses doutes, de sa neutralité et de son indépendance. Ce qui nous donne aujourd’hui le consternant spectacle de la controverse sur le climat, ou les seules réponses admises… qui plus est à une double question (?)… ne peuvent être que “oui“ ou “non“… là où le doute et la conscience de la complexité devraient prévaloir.  Inadmissible dans la sphère scientifique … mais tellement normal une fois rapporté aux exigences des médias, des puissants intérêts économiques, présents des deux côtés, et de la nouvelle religion environnementale.

Comment contester le réchauffement climatique? Mais comment pouvoir être aussi certain que celui-ci n’a qu’une seule cause, notamment au regard des longues évolutions du climat,  “pré“ comme “post“ industrielles? Seulement voilà, dire que l’activité humaine joue dans le réchauffement climatique un rôle probablement très important, mais très difficile à estimer serait l’équivalent d’un curé qui déclarerait dans son sermon du dimanche qu’il est “possible“ que Dieu existe… Ce ne serait pas jugé suffisant par les fidèles.

Cette liste de dissonances pourrait être allongée longtemps encore … et il ne s’agit là que des incompatibilités internes à la pensée de l’environnement.

Nous ne sommes pas encore au cœur de la dissonance cognitive, là où les exigences de la vie de tous les jours, contraintes économiques, professionnelles, familiales, celles qui nous prennent notre temps, qui nous imposent notre espace, celles qui pèsent constamment sur nos désirs et nos comportements de consommateurs, toutes celles enfin qui ne nous laissent pas la possibilité de privilégier le long terme… trop planétaire et trop lointain.

 

Une théorie pour envisager le futur

 

La théorie de la dissonance cognitive exprime donc trois grandes directions possibles pour modéliser nos réactions dans les conflits de croyances dont la thématique environnementale apparaît particulièrement prodigue.

• la transformation de nos croyances sur la base de nos comportements

• la minimisation de l’enjeu des contradictions

• le repli sur des croyances dures “radicalisées“

Les deux premiers points amènent, dans le contexte actuel et probablement futur, à un tripatouillage permanent de nos croyances et en conséquence à une dévalorisation et une banalisation de leurs contenus et de leurs enjeux, c’est-à-dire à une adhésion de plus en plus passive et purement formelle. Le troisième point amène à une radicalisation de type sectaire.

Ce qu’il y a de particulièrement remarquable dans cette modélisation par la dissonance cognitive, c’est qu’elle rejoint… le schéma d’évolution classique des religions.

 

 un futur pour une fois prévisible ?

 

Tout cela amène à un scénario probable, celui où, après avoir tué l’approche scientifique, la religion environnementale se dissoudrait d’elle-même laissant le champ libre à l’économie.

Or il est facile d’imaginer une pensée de l’environnement conquise par l’économie:

• prévenir aussi longtemps que le marché de la prévention est suffisamment rentable et consistant

• laisser venir les problèmes (et pourquoi pas les provoquer (OGM, gaz de schiste…)

• …puis leur apporter des solutions au coup par coup… si possible dans l’urgence (c’est moins discuté et ça paye davantage) … et si possible de façon temporaire (… pour pouvoir recommencer… “en profitant des nouveaux progrès de la technologie“).

Pour l’économie, le dérèglement climatique ou la raréfaction de l’eau, ne sont pas de futures catastrophes, mais seulement de futurs marchés. Les grandes entreprises ont atteint la dimension planétaire et les problèmes planétaires ne leur font plus peur.

 

(1) L’honnêteté oblige à mentionner que l’entreprise est pénalisée, dans ce classement, par la transparence de sa communication sur le sujet. On se reportera à la source pour prendre en compte les nuances qu’il faut apporter à ce classement. Mais cela ne change rien sur le fond du problème.

 

 

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