l’économie collaborative: le triple-piège d’une utopie

l’économie collaborative: le triple-piège d’une utopie

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l’économie collaborative: qu’est-ce que c’est ?

 

une palette de pratiques

Se réclame de l’économie collaborative une palette de pratiques dont une typologie est proposée par Anne-Sophie Novel dans son blog auquel le lecteur pourra se reporter.

Disons pour résumer que ces pratiques ont en commun un souci d’éthique et qu’elles se définissent à partir d’un certain nombre de critères différemment combinés ou hiérarchisés:

 • qualité des produits,

• respect de l’être humain

• souci environnemental

• recherche d’un juste prix

• socialisation des charges et des profits

 et surtout

• échange et partage

• maximisation de l’usage (marché de l’occasion, plein emploi des produits…)

 Du point de vue de la production, l’icône de cette démarche est l’encyclopédie Wikipédia.

Du point de vue de la consommation, la référence la plus souvent citée est celle de l‘autopartage, mais les exemples s’accumulent.

 

En première analyse, est-ce révolutionnaire?

 

Hormis le souci d’éthique, non.

La consommation collaborative s’identifie dans des valeurs et services qui, pour l’essentiel, ne lui sont pas spécifiques et que l’on peut retrouver à divers titres dans les échanges traditionnels de solidarité et de voisinage, marchands ou non. Son modèle économique principal se situe, pour l’instant, quelque part entre le club de rencontre et les petites annonces.

Cependant, le fait que l’économie collaborative ne soit construite que sur des arguments existants et non spécifiques ne préjuge pas de son potentiel “révolutionnaire“. Une hiérarchie redéfinie, des interactions nouvelles entre ces composants, pourraient donner naissance à un système qui fonctionnerait et qui réagirait aux éléments extérieurs de façon inédite… ou pas.

 

En première analyse, est-ce chimérique?

Oui. Ce qui serait immédiatement révolutionnaire dans cette démarche, le souci d’éthique, est aussi ce qui en fait une chimère. Le monde dans lequel nous vivons n’a pas été scénarisé par le Père Castor, et peuvent être éliminés, à priori, tous les futurs qui ne s’appuieraient que sur la bienveillance collective, la liberté, l’égalité et la fraternité, parce que depuis l’aube de l’humanité, cela n’a jamais fonctionné, du moins durablement… pourtant les utopies de ce genre n’ont pas manqué.

À l’inverse, on peut faire l’économie du débat concernant les abus de confiance qu’autorise le collaboratif. On ne juge pas un système là-dessus, car tous les permettent.

 

définition primaire

Selon Wikipédia:

La consommation collaborative désigne un modèle économique où l’usage prédomine sur la propriété

Ce qui n’est pas sans rappeler une autre définition:

Une valeur d’usage pour qui ne la possède pas et une non-valeur d’usage pour qui la possède.

Celle-ci est de Karl Marx (le Capital), mais elle définit… la marchandise.

L’identité de l’économie collaborative ne dispose donc actuellement que de fondements ambigus en dehors du souci d’éthique et d’un à priori de bonne volonté collective?

Que peut-elle devenir?

Pour avancer sur cette question, il nous faut tenter d’identifier les tendances et les champs de forces dans lesquels elle s’inscrit. Ne peut se prétendre révolutionnaire qu’un principe qui perturbe le fonctionnement existant ou ses évolutions les plus prévisibles.

 

 

les 3 pièges de l’économie collaborative

 

la dématérialisation de la proximité

 

L’échange, le don ou le prêt de produits ou services matériels (véhicule, outils, babysitting, soutien scolaire…etc.) est globalement facilité par la proximité. Il a fonctionné de longue date à partir du voisinage, du cercle familial, des amis, des relations et des «bouches à oreilles» associés. Puis les petits papiers sur le comptoir de la boulangerie… puis les petites annonces, mais qui impliquent elles-mêmes un contact physique préalable à toute transaction.

La mise en réseau de ce système ne modifie rien … apparemment. Il rend seulement les échanges plus rapides et plus pratiques. Pourtant un changement opère. Le processus devient le même pour entrer en contact avec son voisin de palier ou avec une personne résidant à l’étranger. La distance de contact se banalise autour de celle qui sépare l’individu de son clavier et de son écran.

Bien qu’ayant des visées plus larges, l’économie collaborative contient aussi ce niveau-là, celui des échanges de proximité. À l’inverse, cette tendance à la dématérialisation de la proximité existe en dehors d’elle. Elle opère sur la relation aux services urbains, sur les livraisons à domicile depuis les supermarchés locaux, avec le lycéen qui s’empresse de retrouver chez lui sur Facebook les copains qu’il vient de quitter, à travers ces SMS que s’envoient deux amis séparés par trois mètres dans l’autobus.

En généralisant cette tendance à la totalité des échanges interpersonnels, même les plus finalisés, l’économie collaborative participe néanmoins au parachèvement de l’espace-temps de l’économie numérique.

Avec l’extinction des communautés “physiques“ disparaît la dernière contre force, le dernier recours possible face aux éventuels abus de l’économie des réseaux (recueil de données personnelles, surveillance, augmentation des coûts d’accès…etc.).

 

la fin de la gratuité

 

Comment !

… et Wikipédia… et Linux… et le Bon Coin…!

Wikipédia fait de plus en plus régulièrement appel aux dons et peut compter sur sa notoriété pour en obtenir. Linux a vu l’accroissement permanent de ses contributeurs rémunérés, le plus souvent issus des grandes maisons (IBM, Novel …). Le Bon Coin appartient à la multinationale norvégienne Schibsted qui n’a peut-être pas fait vœu définitif de philanthropie.

Google investit dans le collaboratif, ainsi que nombre de grands fonds d’investissement (Sequoia Capital, Auguste & Greylock Partners … cités par La Croix du 03/09/2013).

Mais pourquoi le gratuit d’aujourd’hui ne le resterait-il pas?

Tout simplement au nom de la logique même du service rendu. Le contact dématérialisé demande au minimum un site internet opérationnel, ce qui suppose un minimum de personnel pour le faire fonctionner, et progressivement davantage pour assurer la qualité et la sécurité du service. La pérennité de la structure exige, un jour ou l’autre, une forme de rétribution, même dans le cadre d’échanges non marchands.

Les derniers exemples de sociétés “marraines“ citées ci-dessus montrent, en outre, que l’attente concerne sans doute… bien davantage que la seule couverture des frais.

Cette dissolution progressive de la gratuité se manifeste par ailleurs (voir aussi le billet «pourquoi le web 03 dit web sémantique à échoué») notamment autour de l’explosion du “très peu cher“, glissement presque imperceptible du gratuit au payant (applications pour mobile à 1,99$ sur les AppStore, e-book à 2,99$ sur Amazon… etc.).

Les services et même les dons entre particuliers vont, eux aussi, devenir… “très peu cher“.

 

 vers une économie sans production

 

La grande majorité des tenants de l’économie collaborative insiste sur ce point: cette pratique n’a pas vocation à remettre en cause le capitalisme… et il se pourrait que ce soit précisément son problème, car à trop vouloir ne pas le remettre en cause…

Les grandes entreprises délocalisent massivement leur production dans les pays émergents. Au mieux demeurent-elles des assembleurs de composants sous-traités, comme les avionneurs Boeing et Airbus ou les entreprises technologiques.

Parallèlement, on a vu se développer chez les plus connues (Apple à la suite de Dell) le principe de la vente directe (Applestore) qui permettait à celles-ci de s’approprier la marge de commercialisation.

Pendant ce temps, s’épanouissent sur le réseau des sociétés purement commerciales qui ne produisent rien, comme Amazon.

 

La production, le matériel, ce sont des risques, des coûts, une fuite en avant de l’innovation, une concurrence de tous les instants… et un tarissement progressif de l’offre. Les entreprises dominantes tendent donc à se débarrasser de la production, de ses risques et de ses coûts, pour revenir à la rentabilité et la sécurité de l’immatériel: la recherche, la finance et le commerce, redevenu particulièrement attractif grâce au réseau, ses robots et ses algorithmes.

L’économie collaborative s’inscrit totalement dans ce schéma. Les échanges s’opérant sur des produits existants… il n’y a rien à produire. Dans l’échange, les risques liés à la matérialité sont renvoyés aux clients/prestataires (prêter sa voiture à un mauvais conducteur, échanger sa maison avec un vandale …). Le portail, lui, prend sa quote-part, sans risque, à peu de frais, et ce… aussi souvent que le produit sera revendu.

En ce sens, l’économie collaborative est une idéologie qui ne met l’accent que sur les deux extrémités de la chaine de l’échange, quand l’important est ce qui va se passer au milieu.

Elle est ainsi vouée à fabriquer des milliers de petits Amazon (qui, notons-le, commercialise “aussi“ des produits d’occasion).

 

 

une pompe aspirante pour les multinationales

 

On ne peut pas devenir riche en vendant un produit 1$ ou 2$… sauf en le diffusant à très grande échelle, sur des plates-formes internationales, ce qui, pour tous, devient l’objectif.

En économie collaborative, l’intermédiaire de l’échange doit augmenter sa sphère d’influence pour assurer son équilibre financier, puis sa rentabilité, puis son attractivité qui lui permettra de se vendre à une entreprise plus importante… qui elle-même…

… et ainsi de suite jusqu’à un leader mondial.

L’espace-temps de l’économie numérique étant achevé, la gratuité marginalisée, l’économie sans production légitimée, les multinationales gèreront progressivement l’ensemble des échanges, même les échanges de proximité, qui auront été “rabattus“ par l’économie collaborative.

 

 

en guise de conclusion

 

Bienheureusement, l’utopie est aussi une question de point de vue. Écoutons l’ancien prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa nous dire:

La meilleure des choses qui soit arrivée dans le monde, c’est la mondialisation qui a conduit à une lente disparition des frontières, au mélange des cultures et à des idiosyncrasies, et une coexistence dans la diversité.

«Mélangez vos cultures et buvez Coca-Cola. Coexister dans la diversité grâce à Blackwater, Gommer vos frontières avec Goldman Sachs.» pourrait répondre un contradicteur doté de mauvais esprit.

Rappelons néanmoins que sans mondialisation, il n’y aurait pas d’internet.

 

 

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