approcher l’imprévisible: l’effet papillon & ses apparentés

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Prévisible – imprévisible: l’un est-il vraiment le contraire de l’autre? Comment envisager les “zones grises” où se déploient des interactions plus complexes?

Commençons cette approche de l’imprévisibilité par une de ses principales représentations qu’est la théorie du chaos et la métaphore devenue son icône: l’effet papillon .

autour de l’effet papillon

Celui-ci exprime les divergences considérables que des évolutions peuvent subir à partir d’une très faible variation de leurs conditions initiales. Ainsi, selon Poincaré:
Un dixième de degré en plus ou en moins en un point quelconque, le cyclone éclate ici et non pas là, et il étend ses ravages sur des contrées qu’il aurait épargnées.
Prenons quelques exemples de ce phénomène
  • La frappe d’une boule de billard amènera, par le jeu des rebonds sur les bandes, à un état final totalement différent d’une autre présentant une différence très faible d’angle ou de force.
  • Glissements de terrain  ou avalanches peuvent être déclenchés – ou pas – par une toute petite impulsion, à un instant “t“, à peu près impossible à prévoir. Un peu plus tôt, un peu plus tard, la chaleur ou le froid subis par les sols peuvent en faire une catastrophe, un simple incident… ou rien du tout.
  • (*) La forme future d’une stalagmite est imprévisible, car tributaire des caprices d’une goutte d’eau.
  • On retrouvera un phénomène du même type dans la formation des embouteillages dits “sans cause apparente”.
  • Un ancien billet (“CRÉER: le robot face à l’ultime bastion de l’humain”) présentait une transformation par Deepdream d’un carré uni n’ayant subi qu’un simple flou gaussien. L’algorithme agit en fonction d’une forme – invisible pour nous – que les pixels de l’image lui évoquent. Une modification minime dans la configuration de ces pixels inspirerait à Deepdream une forme totalement différente.
L’imprévisible semblerait donc être la règle.

attracteurs et prédispositions

(*) Mais, même si le chaos fait paraître les choses aléatoires désordonnées ou imprévisibles, la vérité est que le chaos crée des modèles. Le chaos n’est pas synonyme de désordre. Aussi chaotique qu’il puisse paraître, un système suit une trajectoire vers certains points. Ces points vers lesquels le système tend à se diriger sont appelés « attracteurs ».
Pour le savant, les attracteurs renvoient aux fractales. Pour les “beaucoup moins savants“, – dont l’auteur de ces lignes – ils s’assimileraient à un bassin fluvial dans lequel finiraient par se rejoindre tous les ruissellements d’eau si aléatoires que soient leurs cheminements.

Selon ses besoins ou ses envies du moment, le circuit d’un consommateur à l’intérieur d’un centre commercial, les rayons où il va s’arrêter et le temps qu’il va y rester sont impossibles à prévoir. Pourtant, quels qu’ils soient, on peut tenir pour acquis qu’il entrera par l’entrée et sortira par les caisses ou les “sorties sans achats”.

Par ailleurs, du cyclone de Poincaré aux glissements de terrain, l’effet papillon ne fonctionne que dans le contexte de certaines prédispositions de l’environnement.

En dépit des difficultés de son approche, le prévisible pourrait donc prévaloir.

la notion de “cygne noir”

(*) Le cygne noir est atypique en ce sens qu’il se situe en dehors du domaine des attentes habituelles, car rien dans le passé ne permet d’envisager sa possibilité de manière convaincante.
S’il est totalement déconnecté des pratiques, est-il susceptible de les influencer durablement?
La réponse à cette question est brouillée par le fait qu’il peut avoir des effets spectaculaires, voire dramatiques, tels que les attentats du 11 septembre 2001 – souvent pris comme exemple -. Pourtant l’évolution du monde aurait-elle été différente sans eux?
La référence évoquée dans la citation ci-dessus pose ainsi plusieurs affirmations hautement discutables que l’on retrouve cependant un peu partout dans la littérature sur le sujet:
  • Celle d’un «impact extrême», d’où il faut séparer la dimension émotionnelle (une image spectaculaire et une horreur absolue) de son influence tangible dans l’évolution.
  • L’exemple du 11 septembre 2001 est associé à ceux de l’émergence d’internet et de la crise économique de 2008, dont il est permis de contester le statut de cygne noir.
  • La mention d’une «théorie du cygne noir» est également hautement contestable quant à sa qualité de… “théorie”.
Bien sûr, la disparition des dinosaures et de nombres d’autres espèces vivantes serait due au “cygne noir” de la collision d’un astéroïde. Cela suffit-il à valider la référence à cette idée dans la problématique de la prévision? Car en dehors d’une situation de ce type attendue tous les millions d’années, le cygne noir fait plutôt figure de gadget intellectuel… plutôt inutile… plutôt paresseux… dont le seul intérêt est de s’absoudre, à priori, de tout effort d’anticipation, ceux-ci étant inutiles… puisque le cygne noir pourrait à tout moment tout remettre en cause.

l’idée d’engrenage: l’incontournable de la prévision

Dans la théorie du chaos, derrière le papillon il y a un engrenage. L’idée d’engrenage, explicite ou non, est omniprésente dans toute approche du futur. Elle s’exprime de différentes façons, de l’effet papillon à l’effet domino, des effets directs aux effets collatéraux, des phénomènes à leurs rétroactions positives ou négatives. Sans engrenage, la prévision ne peut prétendre qu’à des projections de courbes assez naïves, dénuées de toutes interactions avec leur environnement.
La métaphore de l’engrenage nous montre des roues de différents diamètres adoptant des mouvements de rotation susceptibles d’être lents ou très rapides, ce qui est tout à fait conforme aux interactions d’évolution qui nous intéressent. Plus l’engrenage comporte de composants plus ses implications sont incertaines. Chacun d’eux a un impact variable, chacun d’eux est source possible d’incertitudes, chacun d’eux est susceptible d’introduire de nouvelles relations et d’imposer sa propre temporalité.

Les engrenages de la prévision peuvent être considérés comme constamment “en cours”: on peut en postuler des états, mais jamais une fin, même si ses articulations sont peu lisibles.

le rôle fondamental des émergences

Parmi les phénomènes les plus complexes de l’évolution: l’émergence.

L’émergence questionne la limite des tendances dans la mesure où celles-ci, sans disparaitre à proprement parler, fusionnent pour en créer de nouvelles, totalement inédites.
Une propriété peut être qualifiée d’émergente si elle « découle » de propriétés plus fondamentales tout en demeurant « nouvelle » ou « irréductible » à celles-ci. Ainsi, les propriétés de l’eau ne sont pas réductibles à celles de l’hydrogène ou de l’oxygène.
À titre d’exemple, le développement d’internet a pris en charge les communications interpersonnelles – déjà transformées par l’avènement du téléphone – pour produire les réseaux sociaux qui eux-mêmes ont impliqué des phénomènes totalement nouveaux non réductibles à ceux qui les avaient induits.
Ce sont les émergences qui nous amèneront aux “mots qui n’existent pas encore
Mais, comme nous l’avons vu, des tendances susceptibles de se combiner… il y en a beaucoup. La majorité ne survit pas.

 

(*) une organisation, une fois constituée, possède des propriétés autorégulatrices et autoconstructrices. Les entités complexes stables se maintiennent. Inversement, celles qui sont instables disparaissent.
L’organisation, constatée est spontanée. Les entités de niveau inférieur se groupent, grâce à leurs propriétés, en entités plus complexes. L’émergence est le fruit de l’auto-organisation. Elle ne suppose pas d’intervention mystérieuse. Le processus d’émergence ne suppose aucune force spéciale mal connue. Il s’agit d’une structuration qui se fait spontanément à partir des composants déjà présents ou d’autres qui tiennent le rôle d’agent.
En découle une double complexité: – d’une part – identifier des émergences possibles dans une très large combinatoire de forces, de tendances et de phénomènes – d’autre part – estimer leurs chances de survie .

l’homéostasie et ses incertitudes

(*) La notion d’homéostasie de Walter Cannon (1946) décrit la manière dont les diverses fonctions physiologiques du corps se contrôlent les unes les autres et interagissent dans des boucles de rétroaction pour prévenir des déséquilibres à l’origine des troubles.
Ce concept, issu de la biologie, a été progressivement exploité pour théoriser la notion d’équilibre dans de nombreux domaines, notamment celui des organisations.
(*) Le concept d’organisation, bon à tout faire chez les politiques et les sociologues, dissimule en fait la question de savoir si et comment une diversité de groupes hétérogènes par leurs fonctions et hiérarchisés par leurs statuts peut être intégrée dans une totalité capable de maintenir sa cohésion à travers le temps, en s’adaptant, sans se dénaturer, à des situations historiques partiellement imprévues
Ce principe renvoie à Edgar Morin
Edgar Morin qui considère que la vie d’un système implique un double mouvement (un mouvement de corruption et de désorganisation et un mouvement de fabrication et de réorganisation) », l’homéostasie est « la conjonction des processus par lesquels un système (vivant) résiste au courant général de corruption et de dégénérescence. Elle désigne donc l’ensemble des rétroactions correctrices et régulatrices par lequel la dégradation déclenche la production et la réorganisation.
Les réactions d’un système à une force de déséquilibre ne consistent donc pas en une “annulation” de ladite force, mais en un ensemble correctif susceptible de prendre différentes formes où chacune peut avoir une influence variable.
Dans ce qui touche au devenir des sociétés, de grands principes seront néanmoins systématiquement rencontrés, car le capitalisme ne vit que de ses déséquilibres et de ses résistances.
Mais, au final, ce seront les idéologies – mères de toutes les légitimités (voir: «le concept de légitimité: une clé pour l’approche du futur»)- qui vont piloter les principales pulsions homéostatiques du système.

en guise de conclusion provisoire

Ce survol de la complexité des mécanismes susceptibles d’oeuvrer dans l’évolution suffit à se défier des prévisions simplistes. Prévoir le devenir des sociétés est extrêmement complexe. Il faut cependant distinguer le “difficilement prévisible” de “l’intrinsèquement imprévisible”.
Dans cette seconde catégorie on mettra les données temporelles (le “quand” est plus imprévisible que le “quoi”) et d’une façon générale les données quantitatives, surtout là où l’effet global est l’objet d’une somme algébrique entre des forces opposées (voir “peut-on penser les limites des évolutions paradoxales?”).
Les macrotendances ne sont, quant à elles … “que”… “difficilement prévisibles”… et tributaires de la rigueur et des moyens mis en oeuvre pour les formuler. Ces macrotendances peuvent être posées comme encapsulant les tendances parcellaires à la manière des attracteurs vus plus haut. Elles ne dépendent pas des conditions initiales et ne subissent pas, par le fait, l’action de l’effet papillon.

Penser le futur pourrait donc commencer par exprimer des attracteurs pertinents, puis les engrenages complexes qu’on peut leur associer.


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