effet rebond: mécanique inéluctable, idéologie ou manipulation?

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Il n’est plus question que de lui, surtout sur les sujets les plus essentiels: l’effet rebond est à la mode. Ce qui amène une première question: pourquoi?


l’effet rebond


Pourquoi un concept, formulé en 1865 par l’économiste britannique William Stanley Jevons  à propos de la consommation de charbon et, il faut bien le dire un peu oublié, y compris après sa reformulation sous le nom de “postulat de Khazzoom-Brookes”  dans les années 1980, est-il devenu l’objet d’un tel engouement?
Envisagé à l’origine dans un cadre économique très délimité, il est aujourd’hui invoqué dans les contextes les plus divers, mais toujours autour d’une idée qui lui tient lieu de définition: on parle “d’effet rebond” chaque fois qu’une décision prise à des fins d’optimisation ou d’économie voit des effets discordants contrarier, compenser voire inverser ses conséquences attendues. La soudaine popularité de ce concept s’explique, comme nous allons le voir:
  • par le fait qu’il s’appréhende selon deux lectures économiques entre lesquelles il est facile de le faire osciller… le plus souvent abusivement.
  • par le fait qu’il se situe au carrefour de deux idéologies désormais dominantes

les deux lectures économiques de l’effet rebond


en économie classique

 

 (*) Le paradoxe de Jevons énonce qu’à mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle une ressource est employée, la consommation totale de cette ressource peut augmenter au lieu de diminuer.
Le mécanisme semble consacré et renvoie, en économie classique, à une forme de rationalité des agents, dont la demande d’une ressource augmente quand son prix diminue. Rien de très paradoxal dans cette affaire, en dehors d’une attente mal évaluée.

en économie comportementale

Cependant, la pensée économique actuelle est sous l’influence de léconomie comportementale (pas moins de 3 prix Nobel d’économie en 2002 , 2013  et 2017 ), qui se fonde précisément sur l’hypothèse inverse de l’irrationalité des agents économiques (notamment argumentée dans les domaines de la finance et de la Bourse).
Le problème est que si la rationalité contient en elle-même ses propres principes de contrôle, on peut… par définition… justifier n’importe quoi par l’irrationalité. Celle-ci ne peut pas être considérée comme recevable en tant que principe explicatif. Or, avec «l’effet rebond»… elle serait supposée le devenir.

illustration par un premier exemple

On lira ainsi (*):

 

Transition énergétique: Le rôle incontournable de l’effet rebond… L’effet rebond, une fuite en avant de la consommation énergétique?
À l’appui de cette affirmation, une étude (*) d’octobre 2019 issue de Mines ParisTech qui se conclut de la façon suivante:

 

Pour 1 000 euros investis dans l’isolation du logement, la diminution de facture énergétique serait en moyenne de seulement 8,29 €/an » en France, ce qui revient à un retour sur investissement de près de 120 ans. Ce constat serait largement imputable à «l’effet rebond».
En quoi consisterait-il? Les gens se sachant mieux isolés, se chaufferaient beaucoup plus… ce qui ne manque pas de laisser perplexe.
En examinant le détail de cette étude (*), ce que l’on constate surtout (et on peut le constater parce qu’elle a été menée avec rigueur et transparence), c’est que l’approche statistique massive (1) n’est absolument pas adaptée à l’analyse d’un problème comportant autant de variables, car soit il faut accumuler les types et les situations, soit il faut les réduire en augmentant les écarts-types à l’intérieur de chacun. Dans les deux cas, il est impossible de formuler des conclusions crédibles… voire d’éviter de flagrantes incohérences.
Cette étude est l’exemple même de cette oscillation entre les deux lectures économiques évoquées plus haut, qui tendent toujours à se fondre dans la boite noire de “l’effet rebond”…
…qu’il convient tout de même de relativiser …
… surtout en tenant compte du fait que la population du pays est passée, sur la période, de 58 millions à 67 millions d’habitants.

exemple 1bis

Des propos similaires sont légion dans les médias, on en trouve un nouvel exemple ici, traité avec beaucoup moins de rigueur (c’est un euphémisme, jugez-en), et par là plus représentatif des glissements qui s’opèrent une fois posées les bases d’une idéologie:

 

(-c’est moi qui souligne-) L’effet rebond? L’expression recouvre un phénomène assez particulier: à chaque fois que le progrès technique permet une meilleure performance énergétique, une partie des économies réalisées sont immédiatement annihilées. La consommation énergétique, autrement dit, rebondit. La raison est simple: lorsqu’un ménage rénove son logement, son isolation et son système de chauffage, sa facture énergétique, normalement, diminue sensiblement. Mais comme les factures baissent, la tentation est grande de monter un peu le thermomètre, de chauffer de nouvelles pièces, voire de s’offrir plus de mètres carrés (NDLR ???), ou encore de multiplier les éclairages ou les appareils branchés sur l’électricité.
Ainsi quelqu’un de suffisamment sensibilisé aux problèmes pour entreprendre des travaux coûteux d’amélioration énergétique va se mettre à jeter les calories par les fenêtres une fois ces travaux réalisés? En psychologie du comportement, plus particulièrement dans la théorie de l’engagement , on parierait sur l’inverse. Le consommateur tendra le plus souvent à adopter un comportement encore plus vertueux pour que l’économie obtenue justifie davantage, à ses yeux et à ceux des autres, le bien-fondé de l’investissement consenti. Exception possible: un investissement d’anticipation (naissance, accueil d’une personne dépendante…).
Quant à l’effet rebond sur les économies d’énergie, on peut en imaginer une autre approche quand elle s’exprime en euros (ce qui est généralement le cas):

 

(*) Mauvaise nouvelle pour les consommateurs. Le tarif réglementé (TRV) de l’électricité va augmenter de 2,4 % samedi 1er février 2020 …/… Cette augmentation représente 21€ par an en moyenne sur la facture d’un consommateur résidentiel.

illustration par un second exemple

 

(*) L’économie circulaire présente certaines limites, voire des effets pervers. Un effet rebond, c’est-à-dire une augmentation potentielle de la consommation en lien avec une meilleure utilisation des déchets, est tout d’abord à craindre…/… En économie comportementale, certaines études montrent que l’individu, dès lors qu’il sait que le recyclage de son bien est possible, va d’autant plus consommer.
Cette dérive-là semble plus plausible quant au désengagement relatif, bien qu’on puisse douter qu’une majorité de consommateurs s’inventent beaucoup de nouveaux déchets qu’ils n’avaient pas. Les problèmes de l’économie circulaire sont sans doute ailleurs, nous allons y revenir dans un prochain billet.

l’effet rebond au carrefour de deux idéologies


 

(*) Aujourd’hui, cependant, le phénomène commence à faire consensus et interroge au plus haut niveau de la société
Consensus. Le grand mot est lâché et cette fois tout à fait à propos, car consensus est précisément le mot-clé de l’idéologie. Quant au “plus haut niveau de la société”, il est facile de comprendre de qui il peut s’agir.
L’effet rebond est devenu une poubelle conceptuelle dans laquelle on fait entrer les distorsions logiques de toute nature, appuyées cependant sur un axiome de base: “tout” est de la faute du consommateur (les dépenses préengagées, la publicité, le “3 pour le prix de 2”, les soldes, le black friday… tout on vous dit).

 

(*) Dépasser le déterminisme technologique supposera une véritable conscience citoyenne. L’effet rebond ne doit son existence qu’au comportement des utilisateurs, qui déterminent leur consommation en fonction des possibilités offertes, et non en fonction de besoins réels.
Un biais de la pensée écologique pourrait consister à considérer nos “besoins réels” à l’aune de ceux des créatures sauvages évoluant dans leur milieu naturel. Nous n’en sommes plus là. Une carte bancaire est-elle un besoin réel? Sans doute pas… sauf si les règlements en espèce ou en chèque sont progressivement refusés. La télévision ou internet sont-ils des besoins réels? Et une assurance? L’information, la culture, la santé en sont-elles? Dans les faits, toutes ces controverses sur les besoins réels aboutissent immanquablement sur la fréquence de renouvellement des smartphones… et seulement là-dessus… ce qui est maigre pour fonder une révolution.

la grande escroquerie de l’effet rebond


 

(*) On parle d’effet «local» lorsqu’on analyse l’effet rebond sur un seul produit. L’effet «global» (ou indirect) en revanche considère que le bénéfice obtenu par l’amélioration d’un produit ou service peut être compensé par l’utilisation accrue d’autres produits ou services.
Qu’est-ce que cela signifie?
  • Que vendre les smartphones moins cher ne va pas systématiquement amener une majorité de gens à en acheter deux, mais que ces abrutis de consommateurs vont évidemment trouver le moyen de “claquer” l’économie réalisée dans divers produits inutiles.
  • Que toute baisse de prix amène mécaniquement à une augmentation de la consommation. L’épargne des ménages n’existerait donc pas? Pourtant si , elle existe, et se monte même à plus de 5000 milliards d’euros .
  • Que la seule solution pour en finir avec l’effet rebond c’est d’appauvrir… les pauvres. Pourquoi eux? Parce que seuls ceux qui sont en limite de solvabilité sont susceptibles de “profiter” d’une baisse d’un prix pour augmenter leur consommation. Les autres n’ont pas besoin de cela pour le faire.
Le tout expliqué par l’irrationalité du consommateur, qui serait chronique, à la différence de celles du producteur et du politique qui ne seraient qu’accidentelles.
On rejoint par là un billet précédent (voir: «errances idéologiques: le salut par la décroissance») où l’on pouvait déjà lire:

 

On ne peut qu’être troublé par l’évidente convergence entre ce raisonnement écologiste et celui de l’ultralibéralisme.

l’effet rebond, le compteur Linky et l’ordre futur


L’effet rebond est ainsi devenu un concept clé extrêmement robuste de ce que – pour faire court – nous appellerons “l’écologie de droite”:

 

(*) Les comportements pourraient avoir une plus grande part que nous le pensons dans la lutte pour la transition énergétique.
Ce qui nous ramène au propos développé dans un précédent billet (écologie: le “ comportement modèle ” sert-il à quelque chose?).
  • L’effet rebond exonère le capitalisme de toute responsabilité dans la crise environnementale: l’entreprise vit sous la “dictature de la demande”, d’une demande insatiable à laquelle elle se doit de répondre. Est-ce la faute d’Apple si les consommateurs “exigent” un iPhone toujours plus performant?
  • Il accompagne… et justifie… le glissement de l’écologie libertaire d’hier vers l’écologie totalitaire de demain.
Maitriser “l’effet rebond” va donc passer sans doute par les promesses de contrôle total et de régulation à distance que l’on voit poindre avec le compteur Linky .

(1) il s’agit des données de l’enquête Maîtrise de l’Énergie «10 000 ménages » réalisée par TNS-SOFRES pour l’ADEME de 2000 à 2013)

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