RUPTURE: anatomie du concept-phare de la futurologie

RUPTURE: anatomie du concept-phare de la futurologie

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rupture: la dimension sémantique


L’idée de rupture est non seulement omniprésente dans le discours de la prévision, mais fondatrice dans la pensée du futur elle-même, dans la mesure où l’anticipation se donne principalement pour objet d’envisager, non pas ce qui va durer (c’est d’ailleurs une lacune), mais ce qui va changer et surtout ce qui va… beaucoup changer. C’est en cela que le terme “d’évolution” ne lui suffit pas. Mais pourquoi avoir recours à un mot nouveau, alors que notre vocabulaire dispose depuis longtemps d’un terme qui se définit comme:

Évolution des opinions, des courants de pensée, des sciences – découvertes, inventions entraînant un bouleversement, une transformation profonde de l’ordre social, moral, économique, dans un temps relativement court
Sans doute parce que cette définition  est celle du mot” révolution” et que celui-ci se définit également comme:
Renversement soudain du régime politique d’une nation, du gouvernement d’un état, par un mouvement populaire, le plus souvent sans respect des formes légales
Utiliser le terme de rupture c’est s’inscrire dans la première définition… mais proscrire catégoriquement la seconde.
  •  l’action politique une fois rejetée, seule la technologie parait en mesure de provoquer «une transformation profonde de l’ordre social… dans un temps relativement court»
  • ce type de révolution est non seulement compatible avec l’économie de marché, mais constitue le moteur de son renouvellement et par là, son fondement même.
Le mot présente, en outre, l’avantage d’une certaine neutralité: il n’évoque pas directement le bon, le mauvais, l’intentionnel ou l’accidentel. Il résonne comme un constat. Cette neutralité est particulièrement bienvenue pour s’inscrire dans les bouleversements permanents, voulus ou non, que produit le système capitaliste, qu’ils concernent les impacts sur les équilibres financiers, environnementaux, sur l’emploi, les rapports sociaux ou la stabilité des états. Ainsi posée, l’idée de “rupture” consacre la “fatalité de l’évolution technologique” comme cause unique de tous les grands bouleversements. Tous les pouvoirs du moment s’en trouvent ainsi absous.
Débarrassée de la plupart de ses relations à l’existant, la rupture devient l’outil d’une prévision immédiate et simpliste. Alors que la métamorphose, bien que mode d’évolution le plus authentique, se révèle difficiles à saisir et à nommer, la rupture désigne un futur identifiable. Cette capacité à être exprimée tend à faire de la rupture un mode de pensée du futur à part entière, un mode de communication, une façon d’exprimer un “évènement futurologique” et par là de lui conférer une dimension médiatique.


un “mixage temporel”


Cet a priori de «transformation profonde de l’ordre social… dans un temps relativement court» sous-tend une inévitable confusion temporelle entre “l’instantané de la découverte” et “l’évolution historique”. Il en découle notamment la valorisation des grands inventeurs et des grands visionnaires, c’est-à-dire ceux qui occupent cette place privilégiée entre l’instant et la durée, qu’ils l’aient méritée par leur découverte ou par leur intuition.

Pourtant, il ne s’agit là que d’un “point de vue” sur l’Histoire.
Prenons l’exemple d’une des découvertes les plus disruptives que le monde ait connue: l’électricité . On peut en faire remonter la naissance à Thales, 600 ans av. J.-C, ou parcourir la constellation d’inventions qui en ont progressivement affiné le principe, ou encore en référer au génie de quelques-uns (Benjamin Franklin, Thomas Edison, Nikola Tesla…). L’exemple de l’informatique peut s’approcher de la même manière, par le génie de Charles Babbage ou d’Alan Thuring ou sur un long processus (voir CNRS: 3000 ans d’informatique) remontant à l’Antiquité et à la Machine d’Anticythère (reconstituée en 2007 par une équipe de recherche).
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Dans le cas de l’électricité comme dans celui de l’informatique, quand faudrait-il situer la “rupture”? On voit que la question n’admet pas vraiment de réponse si l’on s’en tient strictement au domaine de la technologie. L’idée ne suffit pas. La “rupture” désigne le moment où une partie significative de la population (ce qui ne signifie pas obligatoirement la totalité) voit ses pratiques radicalement transformées par une innovation, ce qui en fait un concept autant économique que technologique. L’impact social peut être direct, lié à une consommation de masse, ou induit par une transformation radicale des conditions de production.
Pourtant, l’Histoire nous montre une accélération des découvertes, un emballement des recherches à l’approche du moment où certaines pratiques courantes vont être profondément transformées. Ce phénomène déjà clairement identifiable par le passé n’a cessé de s’amplifier: les recherches se déchainent quand les promesses de nouvelles perspectives deviennent plus crédibles, alors que la puissance des multinationales autorise une diffusion planétaire en un temps de plus en plus court.


la rupture comme paradoxe


La notion de “rupture” devient ainsi de plus en plus acceptable dans les faits, mais peut être de moins en moins… dans le raisonnement. En effet, du point de vue de la prévision, “tout” peut dès lors être posé comme support d’une évolution rapide et radicale. L’envie d’être le premier à prédire induit chez les futurologues les extrapolations les plus fantaisistes à partir de n’importe quel bruissement entendu dans l’univers des sciences et des techniques ou en écho à n’importe quel argument de marketing associé à un produit nouveau. Ces possibles de plus en plus précaires voient leur nombre s’accroitre de façon exponentielle…

… ce qui aura pour effet certain d’accroitre le nombre des… “futurs non advenus”…
… phénomène très instructif du passé auquel on peut prévoir un avenir radieux…
… que nous envisagerons dans un futur billet.

 

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