Qu’est-ce que l’efficacité en matière d’espionnage?

Qu’est-ce que l’efficacité en matière d’espionnage?

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 Espionnage: paradoxes et contradictions


L’efficacité dans le domaine de l’espionnage peut s’évaluer sur la base de deux logiques:

  1. L’espionnage comme stratégie, où l’objectif consiste à collecter suffisamment de données sur la cible pour prévoir son comportement
  2. L’espionnage comme idéologie, où le but est de dissuader la cible d’adopter un comportement déviant

En théorie, ces “ deux efficacités ” , celle du “ faire ” et celle du “ faire croire ”, devraient s’exclure mutuellement, et ce pour au moins deux raisons:

  • L’efficacité de l’un implique l’inutilité de l’autre
  • Dans le premier cas, l’efficacité suppose que la cible ne se sache pas observée, alors que dans le second, il est au contraire impératif qu’elle le sache

Dans les faits, les rapports entre les deux registres sont un peu plus complexes. Sous Big Brother comme dans les systèmes totalitaires réels (Inquisition, Hitler, Staline et assimilés) les gens se pensaient espionnés… et ils l’étaient. Mais il faut remarquer que cette convergence suppose que deux conditions soient réunies:

  • D’une part une intégration très forte dans le social, en d’autres termes il faut que tout le monde espionne tout le monde
  • D’autre part – et c’est en partie une conséquence du point précédent – il faut que la déviance, donc la norme, soit parfaitement lisible, ce qui n’est possible que sous un pouvoir monolithique (religion, dictature…)

Si ces conditions ne sont pas réunies, nous revenons au double registre initial et à ses incompatibilités.

Or, nous sommes en démocratie, c’est-à-dire sous un régime où le pouvoir appartient à des instances multiples (économique, politique…) et où la “ normalité de comportement ” est évolutive et peu formalisée. L’espionnage y est le fait de services et de firmes spécialisés extérieurs au tissu social.

L’espionnage que nous subissons est-il alors stratégique ou idéologique? Pour qu’il appartienne à la première catégorie, il serait nécessaire que nous n’ayons pas conscience d’être observés.

Or, concernant le recueil de nos données personnelles, dire que nous le savons, relève de l’euphémisme. Non seulement il est devenu impossible de l’ignorer, mais aucune instance représentant un quelconque pouvoir ne fait seulement mine de minimiser le phénomène. Bien au contraire, chacun se présente comme étant l’unique “ Vrai Big Brother ”.


 

Un grand bluff ?


Ce “ faire croire ” aurait-il la finalité de ce que fut longtemps “ l’Oeil de Dieu ”, un “ truc ” pour que tout le monde reste tranquille? Si c’est bien de bluff qu’il s’agit, cela implique deux choses:

  • Basiquement, le bluff consiste à faire croire que l’on possède des atouts qu’on ne possède pas
  • Le bluff peut avoir pour cible… une tierce partie, donc ici, quelqu’un d’autre que nous.

Le fait de constater que les grands acteurs de ce “ bluff ” sont principalement des multinationales cotées en Bourse peut donner une idée de la “ tierce partie ” concernée. De plus, seules des organisations géantes disposeraient des moyens techniques requis pour être crédibles dans le domaine du “ traitement massif de données ”.

S’il s’agissait effectivement de bluff, l’efficacité de l’espionnage se mesurerait dans le registre de la communication. Elle consisterait à convaincre le plus grand nombre, et surtout le milieu des affaires :

  • que l’ensemble des données personnelles peut techniquement être recueilli et traité… en temps réel… et avec intelligence
  • que la possession de ces données donne accès à tous les pouvoirs sur les individus et les organisations

Qui ne serait pas prêt à payer très cher pour accéder à ce niveau de pouvoir? Qui prendrait le risque d’y renoncer alors que ses concurrents ou ennemis en profiteraient? C’est un marché captif pour les grandes sociétés à cause des moyens énormes que cela réclame. Un chiffre d’affaires prévisionnel très élevé, une clientèle solvable, une main d’oeuvre requise en proportion très réduite… bref, un Eldorado.

Les promesses de service que sous-tend cette offre seront-elles tenues? Sans doute pas. Tout laisse supposer que le “ recueil massif et le traitement intelligent des données personnelles non-structurées en temps réel ” est et demeurera un mythe coûteux.

Cependant, cela n’a strictement aucune importance. Il suffit que les décideurs d’entreprises y croient et continuent à y croire. Les ressorts sont ici les mêmes que ceux de la publicité. Personne ne sait dans quelle mesure elle fait vendre, mais tout le monde est persuadé de ne pas pouvoir s’en passer… et cela suffit à assurer la prospérité du secteur.


 

Et nous, dans tout çà?


 

Nous faisons probablement preuve d’une présomption coupable quand nous nous imaginons être au centre de la problématique des données? Même le bluff ne nous est plus destiné.


 

Quel impact social en attendre?


À l’instar de la publicité, le recueil massif de données peut se prévaloir d’une “ utilité théorique ”, mais contrairement à celle-ci, le data-espionnage peut afficher du “ tangible ”, à savoir du matériel lourd, de la haute technologie, une masse de données “ effectivement ” recueillies, la crédibilité des prestataires. Ce qui reste largement sujet à caution c’est l’articulation entre ces deux dimensions autour d’une utilité réelle.

Cependant, comme on l’a vu, peu importe. Même en l’état, le recueil massif de données apparait encore moins discutable que la publicité qui, si incertaine qu’elle soit dans ses effets, n’en est pas moins devenue un pilier de notre société.

C’est une quasi-certitude, le recueil massif de données va accéder au statut de légitimité dominante. On ne voit pas comment cela pourrait ne pas se produire. Ce qui signifie:

  • Qu’il va devenir impossible pour les dirigeants d’une grande entreprise de prendre des décisions sans lui. On peut s’attendre à ce que le support précédent de légitimité des décisions, “ les réunions ”, soit laminé et avec lui une bonne partie de l’encadrement des entreprises. De la même façon que le pouvoir n’appartient pas à “ un capitaliste ”, mais à une “ logique capitaliste ”, ce nouveau management ne va pas appartenir à “ un robot ”, mais à une “ logique de robot ”.
  • Que l’on peut également s’attendre à ce que cette nouvelle pratique, en rendant légitime l’exploitation des données personnelles, permettent aux bases de données “ traditionnelles ”, notamment celles des banques et des compagnies d’assurance, de s’afficher sans pudeur et ainsi de mettre en oeuvre un potentiel autrement plus tangible que la nébuleuse du “ recueil massif de données non-structurées en temps réel ”.

Mais surtout, cette “ sur-légitimité ” va disposer d’une puissance lui permettant d’imposer sa propre réalité. On peut s’attendre à passer très vite du stade où la donnée “ décrit ” à celui où la donnée “ construit ”. Le monde, la société, nous-mêmes ne serions plus décrits par les données, mais reconstruits par elles. Tout l’économique et le social se repositionnant par rapport à cette reconfiguration, celle-ci deviendrait “ le vrai ”. Nous ne serions plus ce que nous sommes, nous serions ce que nos données donneraient à voir et nous devrions nous efforcer de coller au mieux à cette image sous peine d’apparaitre comme … déviants.

Dans cette nouvelle “ démocratie ”, peut-être pourrions-nous continuer à “ être ce que l’on veut ”, mais à condition de l’être de façon “ stable ”.


 

Un principe beaucoup plus large


 

Les décennies précédentes ont consisté à accumuler les descripteurs de la matière, de l’environnement, du social, du vivant. Ces descripteurs sont devenus des données. À partir de ces données et des propriétés et capacités qu’elles révèlent, une “ forme de souhaitable ”, disposant des arguments pour incarner “ le progrès ”, est en mesure d’être reconstruite.

Il est certain que nous touchons là à ce qui constitue une, et peut être “ la ” caractéristique principale de notre future évolution.

Nous allons explorer ce principe dans le prochain billet, sous un autre angle, celui du futur des matières.


 

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