pourquoi des promesses technologiques ne sont-elles pas tenues?

Classé dans : à partir des technologies | 0

Les promesses technologiques occupent une place centrale dans nos représentations du futur. En découle l’intérêt d’identifier d’éventuels mécanismes susceptibles de favoriser ou d’empêcher leur accomplissement. C’est le problème que nous allons envisager ici en nous appuyant sur deux exemples relatifs à deux champs technologiques très différents: le domaine médical et les objets connectés.

les objets connectés et la technologie “Goal -Line”


Les objets connectés apparaissent comme l’évidence technologique de demain … et même de demain matin, puisqu’en 2020 on devrait en compter entre 50 et 80 milliards d’après Gartner et l’Idate, 200 milliards d’après Intel. Parmi les facteurs qui en bloqueraient encore le développement, on trouverait :
la sécurité des données personnelles, le rapport qualité-prix ou encore l’obsolescence.
… mais pas la confiance en la technologie elle-même, qui semble totale. Cette confiance vient pourtant d’être gravement ébranlée. En effet, la Ligue de Football a décidé de suspendre le recours à la technologie Goal-Line  apparue à l’usage comme … non fiable.
De quoi s’agit-il?
Le recours à cette technologie était motivé par le souci de “sécuriser” les décisions d’arbitrage concernant les franchissements incertains ou éphémères d’une ligne de but par le ballon, cette rigoureuse exactitude étant devenue indispensable au regard des enjeux économiques.
On se doit de l’admettre, savoir si un ballon a franchi ou non une ligne et envoyer un signal de résultat à un bracelet porté par l’arbitre semble indigne d’une intelligence artificielle désormais supposée capable de prendre en charge des problèmes infiniment plus complexes.. Comment une mission aussi simple peut-elle ne pas être assurée par un robot? Aurait-on, par excès de confiance, consacré des moyens insuffisants à cet objectif? Ceux-ci semblent au contraire démesurés par rapport à la simplicité apparente de la question posée.
Un premier type de systèmes (technologies GoalControl & Hawk-Eye) s’appuie sur deux fois sept caméras à grande vitesse qui scrutent chaque cage et sont reliées à un ordinateur central qui enregistre la position du ballon dans les trois dimensions. Un second type de systèmes (technologies Cairos & GoalRef) s’appuie sur un capteur incorporé au ballon et un champ magnétique installé, soit sous la surface de réparation et derrière la ligne de but, soit entre les poteaux et la barre transversale. Dans tous les cas, la validation d’un but est signalée dans la montre-bracelet de l’arbitre.
Or le robot s’est trompé en plusieurs occasions. Parmi les raisons évoquées  pour expliquer ces erreurs a été mentionné l’effet de leurre créé par des éléments de l’environnement (LED présentes dans le public, brillance du maillot du gardien de but…). D’autres raisons pourraient être imaginées comme les trajectoires de balles non rigoureusement droites ou les cas de franchissements multiples et désordonnés pouvant perturber les lectures de la machine ou des caméras.
Par ailleurs, la stabilité d’un capteur incorporé au ballon se doit d’être assurée même quand ce dernier percute un obstacle à plus de 100km/h, ce qui peut se produire chez les professionnels.
Fin de l’exemple et retour au niveau général.
Un robot ou un jeu d’objets connectés sont les produits d’une pensée simplificatrice qui s’applique aussi bien à la fonction à remplir qu’à ses données d’environnement. De ce point de vue, un robot est capable de réaliser une tâche avec beaucoup d’exactitude, mais plus difficilement de la fiabiliser, dans la mesure où peut constamment intervenir un facteur exceptionnel, non pris en compte par ses algorithmes.
Robots et objets connectés se vendront d’autant mieux que leurs fonctions seront très facilement exprimables… donc simples. Cette exigence rejoint en outre le souci d’une programmation fiable et efficace, d’une maintenance facile et d’une bonne maitrise des coûts. Les exigences économiques de toute nature appellent donc la simplicité, alors que l’environnement de travail du robot demeurera instable. Le robot risque de mal se vendre s’il est complexe, mais de ne pas remplir systématiquement sa fonction s’il ne l’est pas.
Ainsi, une promesse technologique peut ne pas être tenue parce qu’elle est présentée en regard d’un problème à résoudre par trop simplifié.
À l’instar de la technologie Goal-Line, ce pourrait être le cas, par exemple, du traitement massif des données personnelles.

la maladie d’Alzheimer


Si l’exemple précédent nous engageait à considérer les modalités de concrétisation, celui-ci va nous amener à une réflexion préalable sur les mécanismes liés à la promesse elle-même.
Il n’y a encore que quelques années il ne se passait pas une semaine sans que soit rendue publique une nouvelle avancée dans la lutte contre la maladie d’Alzheimer: identification de nouveaux mécanismes, découverte de nouvelles molécules actives contre le mal. Une certitude s’installait: ses jours étaient comptés.
Or, le géant pharmaceutique Pfizer vient d’annoncer l’arrêt de ses recherches sur la maladie, et ce, cinq ans après Sanofi, et à la suite d’annonces similaires des laboratoires Roche, Merck, Axovant, Lundbeck, Neurotrope, Elli Lilly concernant leurs molécules respectives: gantenerumab, verubecestat, intepirdine, idalopirdine, bryostatine-1, solanezumab. En un mot comme en cent, tous les grands laboratoires pharmaceutiques jettent l’éponge…
…et surtout à peu près en même temps… ce qui est troublant. Nous allons y revenir.

promesses technologiques: la dimension médiatique

En tout premier lieu, il faut envisager l’omniprésence des médias à chaque phase de l’élaboration de la promesse.
  • Cette maladie est de celles qui font peur et à l’instar du terrorisme, tout ce qui fait peur est médiatique. Tous les médias sont donc à l’affût d’annonces dans ce domaine
  • Tous les laboratoires vont donc trouver dans ces annonces une publicité facile, à grande échelle, et aux allures de passages obligés à partir du moment où les concurrents y auront recours
  • Cette chambre d’écho médiatique va permettre aux chercheurs d’acquérir des moyens à l’intérieur de leurs propres entreprises comme en provenance des pouvoirs publics
  • Chaque organe d’information veut être le premier à relayer une annonce généralement issue de sources professionnelles… dont les frontières avec les médias ordinaires tendent, par là, à dangereusement s’estomper
  • Globalement, tout cela est bon pour le moral du peuple… qui donc… en redemande.
On le voit, tout concourt à des annonces accumulées, anticipées et … au minimum, prématurées.
Pour revenir au niveau général de notre propos, il est bon de souligner que pour atteindre le plus haut niveau médiatique, une annonce doit être “comprise” du plus grand nombre. Or, les grandes ruptures technologiques que nous avons connues (électricité, téléphone, télévision, informatique, internet…) se caractérisaient précisément, à leurs débuts, par le fait de ne pas l’être. À titre d’exemple, on ne peut que constater aujourd’hui le silence entourant les domaines de la mécanique quantique ou des nanotechnologies auxquelles… personne ne comprend rien. La compréhension d’une promesse technologique par le plus grand nombre suppose en effet une extrapolation radicale, mais simple, à partir de ce qui est admis.
Ce qui pourrait signifier qu’une audience médiatique élevée à de fortes chances de signaler une promesse technologique vouée… à ne pas être tenue… en tout cas pas sous la forme où elle est présentée – on pense, par exemple, au transhumanisme – quand le silence accompagnerait l’avancée des vraies révolutions.

la question des logiques dominantes

Une deuxième lecture de l’exemple nous mène à considérer la concomitance dans l’arrêt des recherches et, qui plus est, sur la base d’un argumentaire commun à tous les laboratoires.
Les groupes ont décidé de tester leurs traitements avant l’avènement des premiers symptômes
Dans cet univers impitoyable, où est supposée régner en maitre la plus féroce des concurrences, autant de convergences étonnent.
Chercheurs et consultants nous expliquent qu’il pourrait être plus simple d’empêcher la maladie de s’installer plutôt que de la guérir quand elle l’est, ce qui est bien possible, mais qui nous ramène à une problématique du vaccin, ce principe qui consiste à soigner les bien-portants qui ont, entre autres mérites, celui d’être beaucoup plus nombreux que les malades. Ceci étant posé, il est clair que découvrir un traitement serait, à partir de là, non seulement coûteux, mais surtout contre-productif pour… le marché du vaccin, évidemment stimulé par le caractère incurable de la maladie.
En l’occurrence, il faut accorder aux multinationales de la pharmacie qu’elles ne cherchent pas à se faire passer pour un club de poètes. Elles nous expliquent sans rechigner que le coût des recherches est en train de devenir excessif au regard des bénéfices attendus du futur marché… d’où peut-être l’idée… d’élargir le marché.
On ne peut cependant s’empêcher d’éprouver un certain malaise quand le discours des chercheurs de tous bords arrive aux mêmes conclusions… que celui de leurs actionnaires et converge avec ceux des sociétés concurrentes, et ce “au même moment”. Théorie du complot ? Beaucoup plus probablement, intérêts communs bien compris et action SUR-déterminante d’une logique économique et boursière.
Une promesse technologique peut donc ne pas être tenue quand elle découle d’une logique économique avec laquelle sa compatibilité n’est pas avérée.

«champignon vu ne pousse plus»

Ce proverbe paysan présente sous une forme imagée l’idée qu’un champignon pousserait très vite et “en une fois”, puis très peu ensuite.
Se pourrait-il que les technologies se comportent de façon similaire, que la R&D des grandes entreprises les amène très vite au plus près de leur meilleur niveau opérationnel, avant que les mécanismes de l’économie ne les immobilisent dans la position où leur rapport performance-profit apparait suffisamment optimal pour que les dominants du secteur n’aient plus envie de le modifier que très lentement?
Ce qui pourrait signifier que les technologies mûres seraient des technologies “futurologiquement mortes”. Cette idée signifierait que les plus utilisées et par là les mieux comprises… donc les plus médiatiques… ont atteint un stade quasi-terminal, celui où les promesses issues de leurs extrapolations sont destinées à ne plus être tenues.

Laissez un commentaire