productivité: vers la déliquescence d’une clé de l’économie

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La productivité est aujourd’hui ce par quoi s’envisage le bien-faire, et surtout le mieux-faire, à l’échelle de l’entreprise comme à celle de l’économie des états. Cette valeur a éliminé toutes les autres (qualité, durabilité, adaptabilité, dimension environnementale …) pour s’imposer, non seulement comme le passage obligé des analyses économiques actuelles, mais également comme la clé de l’économie de demain. Ainsi George Friedman, qui a publié notamment en 2009 “The next 100 years”, un essai de prospective du vingt-et-unième siècle, prévoit-il :

 la fin du cycle de productivité lié à l’informatique …/… 2017 verra le début d’un déclin à long terme de la productivité, qui réduira la croissance et aura un effet négatif sur les salaires de la classe moyenne


Mais qu’est-ce au juste que la productivité?


Pour le commun des mortels, parmi lequel moi et sans doute vous, la référence immédiate à laquelle renvoie la productivité, c’est le taylorisme dans son rapport à une production de type artisanal. La productivité mettant en relation directe celui qui travaille et l’objet qu’il produit, son amélioration n’y dépendrait donc que du premier. Or, ce schéma n’a plus rien à voir… mais vraiment plus rien… avec la réalité de la production d’aujourd’hui (pour mémoire, “The Principles of Scientific Management”  de Frederick Winslow Taylor… cela remonte déjà à 1911). Ce qui ne signifie pas que cette image puisse être balayée d’un revers de manche comme la vieille photo sépia d’une époque révolue. Cette perception de la productivité existe toujours, mais comme idéologie. Et comme telle, elle demeure extrêmement solide.
La productivité n’a pour seule raison d’être que son amélioration. Elle n’existe que par et pour ça. Elle a donc le caractère d’une notion religieuse dans la mesure où elle est un générateur permanent de culpabilité: «si l’on peut faire mieux… c’est qu’on ne fait pas assez». Or, cette culpabilité a ceci de particulier qu’elle ne s’applique qu’à celui qui travaille. Les actionnaires en ont rêvé, la productivité l’a fait.
Ainsi quand il entend dans les médias que la productivité de la France s’affaiblit ou qu’elle est inférieure à celle de tel autre pays, le travailleur français, honteux, comprend qu’il ne travaille pas suffisamment… ou pas assez vite… ou pas assez bien… et que c’est mathématiquement prouvé.
Ce qui amène l’opinion à admettre, bien qu’à son corps défendant, le bien-fondé des licenciements, des délocalisations et l’inévitable arrivée en masse des robots dans le monde du travail. Le travailleur le sent autant qu’il le sait: il ne peut pas lutter. Il n’a donc rien d’autre à faire que de retarder le plus possible l’arrivée d’un futur qui, de toute façon, va se construire sans lui.
On s’autorisera une petite parenthèse anecdotique en conclusion de ce chapitre relatif à la culpabilité franco-française et on consultera sous le titre “Comprendre le ralentissement de la productivité en France”  et le sous-titre “Pourquoi la France décroche?” le graphe suivant qui montre que “la productivité horaire du travail” en France (en bleu) a toujours été supérieure ou égale à celle de l’Allemagne (en jaune) et qu’elle se situe au niveau le plus élevé des économies libérales (mesurées ici par rapport à celle des Etats-Unis) .
S’extraire de l’idéologie commence donc par reformuler la question.

qu’est devenue la productivité “aujourd’hui”?


En principe, la productivité est un indicateur plutôt simple. Elle décrit la relation entre la production et les facteurs nécessaires pour l’obtenir
Telle est l’introduction d’une étude de l’OCDE intitulée “Mesurer la productivité”  qui poursuit:
En dépit de l’apparente simplicité de ce concept, le calcul de la productivité pose un certain nombre de problèmes
Le lecteur va alors être invité à parcourir un “survol” de… “ce certain nombre de problèmes”… d’une longueur de… 40 pages! Et c’est explicitement présenté comme un résumé! On va voir s’y confronter des approches diverses de la production brute ou de la valeur ajoutée, les dimensions mono ou multi factorielles, les différentes façons de mesurer la production, les facteurs de production, le facteur travail, la productivité du capital, les difficultés liées aux comparaisons internationales, l’appréciation des innovations technologiques … et bien d’autres choses encore.
Comment un simple chiffre peut-il rendre compte d’une telle complexité?
Nous allons nous limiter ici à “survoler le survol” à partir de quelques remarques.
  • Les économistes prennent bien soin de préciser qu’il ne faut pas confondre productivité et efficacité… avant de le faire eux-mêmes, tant il est difficile de distinguer les deux notions lorsqu’on commence à jouer avec leurs variables
  • Dans l’entreprise, un nombre croissant d’employés ne sont plus directement impliqués dans la fabrication effective des produits (ressources humaines, comptabilité, communication, documentation, services juridiques, recherche, management…). Ils n’entrent pas moins dans la comptabilité des heures travaillées… qui seront associées au produit final livré par l’entreprise ou par le pays.
  • Pour l’essentiel, Airbus assemble des composants d’avions créés par d’autres entreprises comme Rolls Royce (moteur), Safran (trains d’atterrissage…), Latécoère (portes), Zodiac (sièges) … et beaucoup d’autres. Plus Airbus va réduire son activité au seul assemblage de composants créés par d’autres, plus sa productivité va augmenter… mais plus celle des sous-traitants va se réduire s’il doivent fabriquer des composants de plus en plus complexes.
  • Peut-on évaluer la productivité dans la conception de logiciel ? … dans la recherche?
  • La productivité d’un service de support technique peut-elle s’évaluer indépendamment de la nature des dysfonctionnements qui lui sont soumis? Si l’on stratifie le service comme cela est généralement le cas, comment apprécier la productivité d’un support de haut niveau qui s’applique à un produit fiable qui tombe très peu en panne… ou d’un support de bas niveau qui ne résout à peu près rien des problèmes qui lui sont soumis?
  • Un robot qui fabriquera un produit dix fois plus vite qu’un humain a-t-il un intérêt s’il met l’entreprise en état de surproduction quand il travaille plus d’une semaine par mois?
  • L’amélioration de la productivité n’est légitime qu’aussi longtemps que la demande du produit excède les capacités de l’offre. Elle est beaucoup plus vicieuse dans le cas contraire puisqu’elle amène les travailleurs qui produisent vite et bien à créer les conditions de leur propre chômage.
Les difficultés de son calcul ne sont rien d’autre que le signe d’une inadaptation croissante du concept de productivité à rendre compte de la réalité de l’économie, qu’elle soit celle de l’entreprise ou celle d’un état.

productivité: la fin d’une idole


Aujourd’hui, on ne discute plus cette évidence: nous avons glissé d’une économie des produits vers une économie des services: une des facettes de la “dématérialisation” de l’économie. Pourtant la portée de cette proposition aux allures de poncif n’est peut-être pas si évidente à apprécier. Il s’agit de ce que les gens savants appellent un changement de paradigme qui s’applique, en tout premier lieu… à la perception du produit lui-même. Jusque là, celui-ci était appréhendé par sa simple matérialité: quelque chose qui n’existait pas physiquement et qui se met à exister… et par là, qui peut être acheté, vendu, usé, réparé. L’accès à l’existence matérielle était pour le produit une fin en soi. À l’inverse, l’approche par le service met au centre de ses préoccupations toutes les dimensions abstraites qui s’attachent au produit. L’économie des services consiste désormais à penser un produit, non pas comme une fin, mais comme le moyen d’un service. Une prestation de service s’appuie sur des ordinateurs, des automobiles, des outils de toute nature, mais s’appréhende et s’évalue en dehors de ces supports. Dire que le coeur de l’économie s’est déplacé vers les services est une façon de dire que sa problématique centrale est devenue celle de la qualité: c’est surtout en cela que le matériel est devenu immatériel. Or, la dimension qualitative est celle qui disqualifie totalement le concept de productivité, qui s’appuie sur l’implicite d’une production banalisée.
  • Chacun peut vérifier tous les jours dans le domaine du “support client”, qu’appliquer une logique de productivité au service amène à la négation pure et simple de celui-ci.
  • Si deux produits appartenant à un même registre correspondent à des niveaux de qualité totalement différents, la comparaison de la productivité de leur processus de fabrication n’a plus d’intérêt pour personne.
  • Le glissement conceptuel vers le qualitatif s’enrichit aujourd’hui de variables supplémentaires notamment liées à la diversification croissante des exigences environnementales.
La grande victime de cette évolution économique c’est au bout du compte une certaine conception de la propriété. Sa dimension tangible et matérielle s’efface progressivement devant la propriété du seul capital. L’essor du numérique sous toutes ses formes s’inscrit dans cette métamorphose. Un certain nombre de principes se rattachent à cette idée comme le développement de la location (matériel, automobile, espaces de coworking…) ou de l’utilisation par abonnement (logiciels, cloud …) qui se substituent à la pleine propriété.
Autour de ces tendances, de nouvelles théories s’efforcent de voir le jour telles que l’économie de la fonctionnalité
L’économie de fonctionnalité consiste à produire une solution intégrée de biens et de services, basée sur la vente d’une performance d’usage, permettant de prendre en charge des externalités environnementales et sociales.
On retrouve abondamment cité dans la littérature spécialisée une application au secteur des pneumatiques
Michelin ne vend plus les pneus, mais prend en charge le cycle de vie chez le client utilisateur, ajuste le gonflage qui a une incidence sur la consommation, conseille les chauffeurs en conduite, recreuse et rechape ‘’au bon moment’’. Le client ne paie plus les pneus, mais le kilomètre parcouru.
On y voit glisser en position centrale les concepts de “valeur d’usage” ou de “performance d’usage” qui s’inscrivent tout à fait dans la dissolution de la productivité et de la vision qu’elle induit de l’économie. Il faut néanmoins prendre garde à ne pas exagérer la dimension humaniste d’une approche comme celle-ci 
L’objectif économique est de créer une valeur d’usage la plus élevée possible pendant le plus longtemps possible, tout en consommant le moins de ressources matérielles et d’énergie possible. Le but est d’atteindre ainsi une meilleure compétitivité et une augmentation des revenus des entreprises
Sans doute plus rationnelle aux regards de nombreuses nouvelles exigences, cette économie va également rendre le consommateur plus captif, soit par sa prise en charge par des outils ou des process extrêmement concentrés comme dans le cas du transfert de son informatique vers le cloud, soit par le développement de l’abonnement dans un nombre croissant de domaines. Bénéfique pour l’environnement ?… Peut-être… tout en sachant que celui-ci sert d’alibi à tout ce qui, aujourd’hui, a l’ambition d’innover.
Cette remise en cause de la productivité ne remet pas en cause le capitalisme… et surtout pas sa propension à abuser… de tout ce qui permet l’abus.
Elle nous amène seulement à une “autre économie” que ne pourra plus évaluer utilement le concept de productivité.

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