par delà le bien et le mal: les futurs visages de la morale

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À la cohésion morale permise par le partage d’une religion a donc succédé une pluralité de styles de vie et d’idéaux où, pour ainsi dire, aucune valeur ni aucun principe n’est plus «sacré» ou «intouchable». Les idées changent rapidement et tout semble pouvoir être remis en question: en ce sens, certains parlent de crise des valeurs pour décrire la condition morale de la société (1)
Qui concerne les règles ou principes de conduite, la recherche d’un bien idéal, individuel ou collectif, dans une société donnée.
Le souligné de cette définition met l’accent sur le caractère relatif… donc potentiellement évolutif de la morale. Le mécanisme de cette évolution se présenterait ainsi:
Aucune morale concrète n’apparaît comme particulière aussi longtemps qu’elle est simplement vécue et n’a pas besoin d’être défendue contre d’autres morales qui existent à côté d’elle et mettent, par leur existence même, en doute sa validité …/… La discussion au sujet de la morale continue et continuera aussi longtemps que les hommes auront des intérêts et réfléchiront, en situation de doute, sur ceux-ci (2).
La “controverse morale” liée à ces confrontations amènerait à des déclinaisons des morales existantes, qui elles-mêmes seraient appelées à se défendre face à de nouvelles variantes, en partie appuyées sur des légitimités antérieurement acquises. Plus on discuterait de morale plus on tendrait à en fabriquer de nouvelles… plus on serait amenés à en discuter… etc …. Le mécanisme de l’évolution morale serait auto-alimenté et auto-amplifié. De proche en proche, le “domaine moral” serait “mécaniquement” voué à devenir le champ de tous les possibles. Mais l’évolution de la morale d’une société doit également composer avec certains régulateurs:
  • la morale s’applique à l’intérieur de certaines limites (cf: “dans une société donnée”)
  • elle s’inscrit dans l’enveloppe d’une idéologie dominante: celle-ci fut longtemps ancrée dans la religion
  • morale et idéologie dominante sont liées à une certaine vision du monde, à un moment donné, et notamment à la complexité qu’on y perçoit

la morale et les enseignements de l’Histoire


La Renaissance

Le totalitarisme catholique, appuyé sur l’Inquisition, a longtemps empêché le lancement du mécanisme évoqué ci-dessus. Celui-ci est, pour la première fois, devenu explicite avec la controverse de Valladolid Le_débat (1550-1551) provoquée par la rencontre… avec d’autres morales – celles des civilisations précolombiennes –
Ce débat réunissait des théologiens, des juristes et des administrateurs du royaume, afin que, selon le souhait de Charles Quint, il se traite et parle de la manière dont devaient se faire les conquêtes dans le Nouveau Monde, suspendues par lui, pour qu’elles se fassent avec justice et en sécurité de conscience …/… Il avait pour but de définir officiellement la légitimité ou l’illégitimité de l’esclavage des peuples amérindiens.
Ce que l’on a appelé la Renaissance nous montre que la controverse morale s’est développée
    • avec la prise en compte d’un “monde plus grand” et plus complexe:
      • par la découverte de nouveaux continents
      • par le développement des techniques de communication – invention concomitante de l’imprimerie (d’où, en outre, la diffusion d’une autre morale issue de la Réforme Protestante)
    • avec l’affaiblissement de l’idéologie dominante et du pouvoir associé – ici la dictature catholique – qui qualifiant toute controverse morale d’hérésie s’était, jusque là, arrogé le droit de la réprimer.

Et puis… la Révolution Française

La Révolution Française a amené le glissement du Droit Divin vers le Droit Civil.
La morale liée à un droit applicable à l’intérieur des frontières d’une nation se confronte – et se relativise de fait – à celles qui relèvent du Droit des pays voisins. Au rapport entre le Bien et le Mal s’est progressivement substitué le rapport entre le Permis et l’Interdit… par la loi. La morale religieuse régnait au mépris des frontières. En se sécularisant, la morale s’est … localisée… donc démultipliée.

Et puis… la société moderne

Les contestations naguère adressées au religieux ont progressivement pris pour cibles les principes politiques et économiques, ancrages des nouvelles idéologies dominantes… notamment autour des piliers du Droit que sont les notions:
  • de justice
La loi, dans un grand souci d’égalité, interdit aux riches comme aux pauvres de coucher sous les ponts, de mendier dans les rues et de voler du pain (3).
  • de responsabilité, ce qui a induit le développement des argumentaires de tout ce qui justifie que… “ce n’est pas ma faute”… qu’ils soient issus de la psychanalyse, de l’éducation, de l’obéissance ou de la contrainte.
D’où un émiettement de la morale issue du Droit qui s’est beaucoup accéléré par le jeu de deux déterminants de la société actuelle: la démocratie et la consommation. La démocratie sollicite l’expression des désirs et les stimule par la libre communication. La consommation a, de longue date, conditionné l’individu à les satisfaire très rapidement.
Conséquences:
  • tout désir a progressivement été assimilé à un droit
  • les doutes relatifs au Bien et au Mal ont été évacués de tous les moments de la vie quotidienne au profit des rapports au Permis et à l’Interdit, puis à “l’Interdit-Réprimé” et à “l’Interdit-Toléré”.

la morale d’aujourd’hui à demain


Deux phénomènes actuels semblent devoir être pris en compte pour envisager le futur de la morale

La limite de l’émiettement de la morale

L’émiettement de la morale semble aujourd’hui “rebondir sur une limite”. Les pulsions individualistes s’opposant à l’instinct grégaire toujours fondamentalement présent chez l’humain, on assiste à un essor très rapide des “micro-causes” motivées par toutes sortes de protections, d’interdictions ou de promotions d’espèces animales ou végétales, de zones, de régions, de langues, de groupes sociaux, d’activités, de croyances, de comportements… etc… Il en découle une reformulation permanente de la hiérarchie des valeurs morales qui opèrent au sein de multiples communautés.
Ces communautés sont cimentées par l’objectif d’obtenir des lois qui les valorisent, les légitiment et les posent en interlocuteurs à part entière du dialogue social. Le pouvoir politique, affaibli, et ne travaillant plus qu’à ses propres intérêts, s’abandonne à la démagogie d’en satisfaire le maximum … renforçant par là les tendances communautaires … donc son propre affaiblissement. En conséquence de quoi, les autres pouvoirs prennent un poids croissant dans l’idéologie dominante.

Un monde qui tend de nouveau à “se rétrécir”

Le monde tend de nouveau à “se rétrécir” sous l’action conjuguée des pensées économique et écologique. Le concept “d’économie mondialisée” et le “penser global” de l’écologie, véhiculent l’idée d’une similitude des problèmes et des modes de fonctionnement à l’échelle mondiale. Le monde en est perçu comme plus homogène… donc plus simple. Il devient ainsi potentiellement ouvert à une morale unique.
Comme l’a relevé Hannah Arendt:
C’est le propre de la pensée totalitaire de concevoir une fin des conflits.
De quelle nature pourrait être ce pouvoir capable d’induire une morale unique à l’échelle de la planète?
Il y a de plus en plus de preuves qu’à long terme, dans une vision ajustée des risques, l’investissement durable donne de meilleurs rendements.
Cette référence  à une convergence entre l’économique et l’écologique pourrait ne pas être prise au sérieux… si elle n’émanait de Blackrock , le premier gestionnaire d’actifs du monde.
Par quoi pourrait-elle se traduire?
  • Par la reconstruction d’une morale à caractère universel, donc par moins de démocratie
  • Par une dissolution progressive de la libre consommation, le désir individuel n’étant plus assimilé à un droit… sauf peut-être pour les riches

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