L’intellect humain est-il voué à l’affaiblissement?

L’intellect humain est-il voué à l’affaiblissement?

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Cette question pourrait n’avoir aucun sens dans la mesure où le niveau d’un intellect est très difficile à définir, surtout si on l’envisage globalement. Néanmoins, il semble possible d’approcher “le devenir de certaines dynamiques” susceptibles de l’influencer. Ce serait comme ne pas mesurer le niveau de la rivière, mais envisager la pluviométrie et la fonte des glaciers.


 Notre intellect est-il plus ou moins sollicité qu’hier?


Avant-hier, les douze heures de travail quotidien, la misère, l’insalubrité et ses maladies chroniques se prêtaient mal à l’épanouissement intellectuel du plus grand nombre. Les guerres et le totalitarisme politique ou religieux non plus.

Les décennies d’après-guerre ont été celles d’évolutions rapides dont les effets sur l’intelligence moyenne ont probablement été positifs

  • En premier lieu, celles concernant la durée du travail et du revenu disponible
  • Le développement de l’enseignement
  • Elles ont vu l’arrivée de produits nouveaux de plus en plus perfectionnés, que ce soit dans le quotidien, dans les ateliers, dans les bureaux, dans les loisirs.
  • L’essor des médias et surtout de l’audiovisuel a été porté par de grandes ambitions culturelles au niveau des pouvoirs publics qu’il s’agisse de la presse, de la télévision
  • Ces années ont été celles de l’affaiblissement de la discipline et de la religion, créant par là des conditions favorables à l’épanouissement de l’intelligence.
  • L’immigration et l’essor du tourisme ont permis les confrontations de cultures
  • Mai 68 à semé le doute dans les habitudes intellectuelles les mieux installées
  • Internet a obligé tout le monde à penser autrement
  • Des supports nouveaux se sont répandus comme certains jeux vidéos

Où en sommes-nous aujourd’hui?


À priori on serait tenté d’admettre que la confrontation aux innovations et aux autres cultures n’est pas moindre, bien au contraire… sauf que

  • La stimulation par l’inédit n’en est une, qu’aussi longtemps que l’inédit en est un… c’est à dire aussi longtemps qu’une “attitude” ne s’est pas substituée à une dynamique de découverte
  • Les exigences de la survie et le modèle de la publicité ont produit l’uniformisation des ressorts et recettes utilisés par les médias sur fond de messages courts et répétés. Ainsi, les ambitions culturelles de la télévision ont produit de la publicité, de la téléréalité, un clonage à l’infini de “ce qui marche”. Les promesses de plongée collective dans cette gigantesque encyclopédie en mouvement perpétuel qu’était supposé être internet a produit les tweets, les retweets et le partage des selfies.
  • Tous les domaines de connaissance glissent vers l’invisible et ses hyper-spécialisations. Leurs concepts et leurs langages dressent un mur autour des groupes qui les connaissent. La distance a augmenté très vite avec le langage et les concepts communs refermant toute possibilité de communication. L’intelligence liée à cette connaissance-là, devenue trop ésotérique, irradie de moins en moins vers le reste de la société.
  • Toutes les activités inhabituelles sont devenues des prestations de spécialistes, qui se justifient d’autant plus qu’elles sont de plus en plus codifiées par des normes et des règlementations qu’il est indispensable de connaitre pour pouvoir exercer. La “délégation” se substitue ainsi à la prise en charge autonome des problèmes. Elle ne sollicite plus l’intelligence, ni du consommateur devenu passif, ni du prestataire devenu spécialisé. Inaction pour l’un, routine pour l’autre.
  • Ce phénomène de “délégation de prestations” tend à se généraliser dans le domaine intellectuel… voir à s’y imposer presque par la force. La construction d’une opinion personnelle ne dispose plus ni des ressources ni du temps nécessaire pour exister face à la réactivité, l’omniprésence et le savoir-faire des médias dans la fabrication du “prêt à penser”. Il n’est laissé à l’individu que la possibilité de l’adhésion à “une” des (généralement “deux”) possibilités d’interprétation. Les médias sont devenus les mandataires incontournables de la gestion du doute.

 

Pourquoi cette évolution?


Mais la pensée du futur ne peut se satisfaire d’un simple passéisme. Il faut comprendre… ou au moins essayer.

L’analogie des capacités physiques nous offre quelques hypothèses

  • Au niveau général, seul l’exercice régulier maintien ou améliore les capacités physiques.
    • La sollicitation régulière de l’intellect concerne de moins en moins de gens, dans la vie quotidienne comme dans le travail
  • Moins on pratique une activité, plus il devient difficile de la pratiquer et l’on perd progressivement les facultés qu’on n’utilise pas. Toute paresse d’aujourd’hui est une promesse de paresse plus importante pour demain.
    • Moins sollicitées, les ressources intellectuelles deviennent moins disponibles et moins performantes.
  • La pratique régulière demande un effort, donc un besoin et/ou une envie
    • Le besoin existe moins, car les possibilités de recours à la délégation sont trop nombreuses et trop tentantes. Quant à l’envie de comprendre, elle est motivée par l’idée du succès, qui apparait de moins en moins vraisemblable face à des domaines de compréhension de plus en plus inaccessibles. Or si le succès motive l’envie, l’échec la réduit, surtout s’il se répète.
  • La compétition, valeur à laquelle nous a conditionnée l’économie libérale serait potentiellement à même d’induire du besoin et de l’envie… mais elle l’induit surtout chez les gagnants, qui sont… “mécaniquement”… de moins en moins nombreux.

 

Une rétroaction historique


Les dernières décennies ont été celles d’une expansion vertigineuse des possibles, au moins dans l’imaginaire sinon dans le réel, qu’il s’agisse d’activités, d’outils, d’aspiration, d’études, de professions, de loisirs…

Le choix, c’est-à-dire l’évaluation des alternatives, constitue le terrain privilégié de l’intelligence… sauf si son ampleur apparait dissuasive. Le repli sur les attitudes paresseuses (l’habitude, l’imitation, la confiance…) est alors immédiat, qu’il s’agisse de consommation ou de tout autre arbitrage.

Ainsi, personne n’a ni l’opportunité, ni même l’envie, d’arbitrer constamment entre tous les possibles qui s’offrent à lui. D’où l’émergence, sous des formes variables, d’un mode de consommation du temps économe en ressources intellectuelles: l’addiction.

Aujourd’hui, les pratiques sociales sont, pour l’essentiel, devenues addictives: télévision, travail, lecture, course à pied, jeux vidéos, réseaux sociaux, bavardage…  et ce pour de multiples raisons (voir lien). Par ce principe, une forme de paresse – celle du choix – s’est infiltrée même derrière l’action. Par là, l’ensemble des pratiques sociales tend à glisser vers la spécialisation et ses multiples effets (voir plus haut)… où vers l’apathie… et ses multiples autres effets.


 Quelles sont les perspectives pour nos intellects?


Cette évolution qui nous a menés d’hier à aujourd’hui est-elle susceptible d’être inversée?

Quelles peuvent en être les conséquences?

Sur le modèle de la perte des compétences physique, on peut prévoir un repli amplifié de nos intellects sur « le moindre effort ». Deviennent ainsi probables: un retour vers la discipline, le mode de pensée religieux, l’opinion majoritaire et toutes les options paresseuses que propose le populisme (ordre, simplification, bouc émissaire…)

En outre, l’addiction pourrait  se renforcer par un phénomène déjà à l’oeuvre: celui des addictions cumulées (bavarder en suivant Facebook sur son smartphone devant une émission de téléréalité). Il pourrait devenir le principe directeur de la consommation du futur: les produits les plus recherchés devenant ceux qui se prêtent à une addiction, mais une addiction compatible avec le plus grand nombre d’addictions existantes.

Ce genre de rétroactions positives (si l’on ose dire) rend vraisemblable une accélération du phénomène. Les chances de le voir s’inverser devenant de plus en plus faibles, d’autant que toute intelligence autonome est subversive et qu’un ordre paresseux qui devient dominant ne peut rapidement plus la tolérer.


Et après-demain?


Si les robots prennent en charge les tâches intellectuelles simples et que l’humain est de moins en moins capable de prendre en charge celles qui sont complexes…(?)…

Face au caractère très prématuré que pourrait avoir une conclusion à ce niveau, disons que ce billet est à considérer comme une collaboration au débat qu’induit une des promesses les plus insistantes de nos technosciences: “l’amélioration de l’humain”.


 

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