L’extrapolation: plausible, incertaine, rationnelle… créative

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Une prédiction est un pari, mais un pari qui à vocation à convaincre, donc à être «socialement admissible», donc à s’appuyer sur des arguments. Or, toute approche du futur fonde son argumentation sur un seul et unique principe: «l’extrapolation».

Le terme d’extrapolation est fréquemment utilisé pour exprimer un vice de raisonnement (source Larousse)

Extrapoler: tirer une conclusion de données fragmentaires ou incomplètes

Mais il se présente également comme une notion issue des mathématiques, donc une forme de raisonnement incertaine, mais légitime pour construire des hypothèses lorsqu’on ne dispose pas de l’ensemble des éléments (source CNRTL)

Prolongation hypothétique d’une loi, d’une fonction ou d’une grandeur au-delà des limites temporelles où elles sont objectivement constatées


L’extrapolation dans la mécanique de la prévision


 

En futurologie, les extrapolations s’appliquent à des phénomènes. Ceux-ci prendront les caractères d’une tendance, d’un possible, d’une anomalie, d’un paradoxe, d’une convergence, d’une dérive, d’un abus, d’une pratique émergente…

La démarche de prévision va ainsi consister en une «extrapolation» à partir d’un «phénomène amont» constaté, vers un «phénomène aval» supposé constituant la “prédiction proprement dite“.

À titre d’exemple, cette prédiction (humoristique) de 1937: 

Le physiologiste anglais Barker établit que, vers l’an 5000 …/… l’homme n’aura plus de dents …/… parce que sa nourriture sera préparée chimiquement et qu’il n’y aura plus nécessité de la mâcher.

Le futur étant supposé inédit et l’inédit n’étant supposé accessible qu’à la créativité, définir une pensée du futur consisterait donc à articuler créativité (dans la prédiction) et extrapolation (dans son argumentaire). Cette association apparaît:

  • Paradoxale, dans la mesure où l’extrapolation s’assimile au simple prolongement d’une loi ou d’un principe prédéterminé… une sorte de “mécanique“… a priori très éloignée d’un processus créatif
  • Complémentaire, dans la mesure ou l’inédit va s’inscrire, on le sait, dans une continuité historique qui ne peut s’anticiper que par… extrapolation

Les biais de l’extrapolation


Biais_extrapolation

L’articulation de ces deux principes, qui constitue la clé du problème, ouvre cependant à de multiples attitudes très certainement inappropriées:

  • La polarisation excessive sur l’inédit. Cette dérive s’appuie sur un syllogisme: “le futur sera inédit. Tout ce qui est inédit a davantage de chances de représenter un futur“. En découle l’idée que la solution du problème réside dans le “dopage“ de la créativité individuelle et collective ou la poursuite (“assez affligeante“) de la sérendipité. Cette dérive du raisonnement est encore amplifiée par l’assimilation de l’inédit au “spectaculaire“… ce qu’il n’est pas obligatoirement. Le problème réside évidemment ailleurs, car produire de l’inédit est extrêmement simple dans la mesure où toute combinatoire d’éléments est potentiellement créatrice d’inédit. Imaginer l’enfant d’une fourchette et d’un kangourou, puis celui d’une langoustine et d’un ballon de football… puis marier les enfants obtenus sur trois générations…
  • La polarisation excessive sur la dimension rationnelle qui amène, pour “sécuriser“ l’extrapolation, à ne raisonner que sur des données “tangibles“ et “objectives“ (en un mot comme en cent… des chiffres) et des variables indépendantes, en restant au plus près de la sécurité apparente d’une extrapolation mathématique. Le biais de raisonnement réside dans le fait que dans l’évolution sociale, les variables indépendantes n’existent pas. C’est d’ailleurs précisément l’interconnexion des variables qui va produire de l’inédit. 

L’extrapolation: un possible… complexe


 

Les phénomènes autant que leurs modes d’extrapolation doivent donc être posés comme des entités complexes, qu’il faudra “construire“ avant de les combiner.

Considérons l’exemple suivant:

  • a) Les frères Lumière ont inventé le cinéma… qui a induit Hollywood. De là, les stars internationales… de là, la presse people qui dit “tout » sur la vie des stars… puis par extension “tout“ sur la personne qui fait l’événement du moment. De là l’émergence d’une réciproque: la star du moment devient la personne “dont tout le monde sait tout“. Par imitation, si tout le monde sait tout de moi, je deviens une star.
  • b) Historiquement, la socialisation a toujours découlé du principe de voisinage… complètement redéfini par l’urbain. L’inconnu, qui induisait la méfiance, a progressivement augmenté sa séduction (… puis les discothèques, les annonces matrimoniales, les clubs de rencontre… )
  • c) Puis internet

Question: De qui Facebook est-il l’enfant?


La spécificité de L’extrapolation futurologique


 

Comme le disait si bien Pierre Dac:

Tout est dans tout, et réciproquement.

Le futur va voir se croiser les trajectoires d’évolution des différentes variables qui produisent et reproduisent le social. Les ruptures n’existent pas. La technologie ne redistribue jamais toutes les cartes… et surtout pas instantanément. La volonté politique non plus. Une continuité historique demeure toujours. Elle traverse même les guerres mondiales et les révolutions. Elle survit aux bombes atomiques. La simple mémoire de ce qui “a été“ modifie la perception de ce qui “est“ et de ce qui “sera“. Un Robinson Crusoé d’aujourd’hui récupérerait, dans son bateau, des bouteilles vides pour bricoler un capteur solaire.

L’évolution devra composer, dans le temps, avec des “rencontres“ et des altérations qui vont produire de l’inédit par métamorphoses. Ainsi se définit la spécificité de l’extrapolation futurologique.


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