le futur de l’ignorance peut-il être prévu?

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Depuis l’aube de l’Humanité, nous nous considérons comme “en train de mieux connaitre”… à peu près tout. L’ignorance apparait comme un vide en voie d’être rempli, “le chemin qui reste à parcourir” dans cette marche inexorable qui nous a amenés de l’âge de la pierre à celui des réseaux. Celle-ci n’a cependant été dans l’histoire ni continue ni régulière. Va-t-elle l’être dans le futur?

L’ignorance peut-elle être l’objet d’un savoir? Peut-on mettre à jour les mécanismes par lesquelles l’ignorance est susceptible, non seulement de se maintenir, mais aussi de se construire, voire de se reconstruire, voire de se renforcer? Si tel était le cas, ne s’agirait-il pas d’un déterminant fondamental du futur? La question mérite d’être posée.

Intuitivement, si nous laissons de côté les grandes incertitudes métaphysiques, trois grandes catégories d’ignorance nous apparaissent:

  • celle qui concerne l’existence d’une réalité matérielle
  • celle qui touche aux mécanismes, aux principes, au pourquoi et au comment
  • celle qui se reconstruit à partir des oublis de l’évidence

Le monde matériel

La particularité de la première catégorie, celle de notre ignorance du monde matériel, est qu’elle ne se révèle qu’au moment où elle disparait”, un peu comme le sommeil. C’est au moment où l’on sait, qu’on sait qu’on ne savait pas.

a) La plus grande pyramide maya du Mexique mesure 75 mètres de haut. Elle a été découverte en… 2010 (lien)

PyramideMaya

Elle domine pourtant le site archéologique connu et fréquenté de Toniná. Recouverte de végétation, elle avait été assimilée à une colline.

b) Un fait semblait définitivement acquis: la région amazonienne n’avait jamais accueilli de civilisations évoluées. Cette certitude vient d’être formellement démentie par de nouvelles découvertes

geoglyphe-amazonie

Ces découvertes ont été permises par la déforestation d’une large zone (lien)

Cette région aurait compté jusqu’à 60000 habitants. Des routes sont rattachées à ces travaux, preuves de la présence passée d’une civilisation évoluée. Les scientifiques ont estimé l’âge de certains sites à 750 ans voire à 1800 ans pour d’autres. Certains villages abritaient jusqu’à 5000 habitants.

c) En 2014, près de 1500 nouvelles créatures ont été identifiées dans les océans du monde ( 4 par jour !)

Créaturemarine

d) Notre connaissance du monde sous-terrain se limite à environ 10% de la croûte terrestre, qui elle-même ne représenterait qu’un millimètre si la Terre était ramenée aux dimensions d’un ballon de football (voir ici)

la connaissance abstraite

La particularité de la seconde catégorie, celle de notre ignorance des causes et des principes, est qu’elle ne se révèle qu’au moment où une explication antérieure disparait… quand on sait qu’on ne sait plus. Par défaut, la religion, la superstition, l’idéologie, le recours au hasard occupent le vide en attendant mieux.

e) Les neurosciences modernes se sont construites à partir de l’étude d’exemples devenus célèbres: ceux de Phileas Gage et de Louis Victor Leborgne dès le XIXème siècle et celui plus récent de Henry Molaison. De là s’est imposée l’idée que nos grandes fonctions cérébrales sont liées à l’activité de régions très localisées du cerveau.

airescerveaux

Cette vision compartimentée du cerveau vient d’être remise en cause par les travaux de Michel Thiebaut de Schotten et de ses collaborateurs

En analysant avec de nouveaux outils ces trois cas historiques, ils suggèrent que le comportement social, le langage et la mémoire, loin d’être cantonnés à une région précise, dépendent de l’activité coordonnée de différentes régions.

C’est de cette ignorance-là que Thomas Kuhn nous entretient dans “la structure des révolutions scientifiques” à propos de ces changements de paradigmes qui ouvrent des portes vers de nouvelles directions tout en fermant les fenêtres qui donnaient de la lumière. C’est d’elle dont il est question dans cette formule de Stuart Firestein

L’ignorance est devenue la chasse gardée d’une élite scientifique

les oublis de l’évidence

Qui serait en mesure d’expliquer comment le déroulement d’un match de football peut apparaitre en quasi-temps réel sur un écran dans notre salon? Quant à cette question-là, c’est un scientifique de renom qui la pose (lien)

Comment savons-nous que la terre tourne sur elle-même (et à quelle vitesse) ? J’ai posé cette question à de nombreuses audiences au cours des deux dernières années. En général, personne ne peut y répondre… Moi non plus d’ailleurs !

L’ignorance est donc bien susceptible de se reconstruire

l’ignorance: à sa façon, elle signalait la connaissance

Les satellites les plus modernes détectent au sol des objets de quelques dizaines de centimètres, tandis que les radars les plus évolués (lien) détectent les microsatellites à des altitudes pouvant aller jusqu’à 1000km. Les scanners voient au-delà des surfaces. Des technologies usuelles détectent le mouvement, les ondes, les particules et… a peu près tout ce qui peut se détecter. Dès lors, comment peut-on n’avoir pas encore tout découvert?

Mieux, en se penchant un peu plus attentivement sur les exemples de ce que nous ignorons dans le monde matériel, nous constatons la présence presque exclusive de ce qui n’est pas directement visible, parce que… tout simplement caché (par la végétation, par l’eau, par la terre, par les glaces, par le sable). La technologie nous a, au fil des siècles, doté de “zooms” ultra-puissants qui nous ont donné accès au cosmos et au monde microscopique, mais sans remettre en cause la primauté du “visuel” dans le fonctionnement de la découverte. L’ignorance reste toujours mieux installée dans les milieux où l’exploration visuelle est difficile.

Mais est-ce très différent dans l’univers de l’abstrait ?

Là encore règne la dimension visuelle obtenue cette fois à partir des représentations issues des modélisations de données. Seules les mathématiques et la philosophie échappent à ce principe, soit justement les domaines… qui n’agissent pas “directement” sur le devenir des sociétés.

Reprenons l’exemple de la cartographie cérébrale. Cette hypothèse n’a-t-elle pas été historiquement privilégiée précisément parce qu’elle était le support possible d’une représentation visuelle? Le visuel pourrait alors être une voie par laquelle l’ignorance se détruit tout en étant celle par laquelle elle se construit et s’entretient. Ce qui amènerait l’idée d’un futur de l’ignorance très lié à celui de la vision?

Or, le visuel subit actuellement une authentique révolution ouvrant sur d’autres capacités que celles du zoom: celles de la simulation.

human radiography scan on hologram

Soit une créature marine conjecturée à partir de différentes traces ou indices, puis modélisée et représentée évoluant librement dans un environnement océanique de synthèse: comment la différencier “du vrai”? La représentation virtuelle, comme outil de persuasion, présente une certaine capacité à “faire preuve”, car quelque chose que l’on “voit fonctionner” ne peut être perçu comme tout à fait faux. La mauvaise foi n’est même pas nécessaire.

Les scientifiques travaillent avec des crédits qui leur sont alloués sur la base de leurs hypothèses de recherche. Pour eux, exister consiste à s’entêter sur ces hypothèses et à ne les faire évoluer que très lentement. Question de crédibilité. De multiples versions du vrai sont donc appelées à cohabiter, de plus en plus, dans tous les domaines, même s’ils sont… tous faux. L’ignorance va se revêtir de toutes les parures de la connaissance.

Reprenons encore une fois l’exemple de la cartographie cérébrale et imaginons son futur, ce qui paradoxalement n’est peut-être pas si difficile. Si l’explication des fonctions cérébrales se déplace vers les inter-relations, elle se détache de fait des localisations. A quoi correspondrait un “regroupement spatial” quand le fonctionnement serait celui du réseau? La cartographie est appelée à survivre comme “probabilité” de localisation. Or qu’est ce que la probabilité sinon un concept qui permet une cohabitation harmonieuse entre connaissance et ignorance, entre “l’être” et le “pas être”, sinon l’outil d’une migration permanente et non conflictuelle entre les paradigmes?

en guise de conclusion provisoire

Ainsi, tel qu’il apparait en première analyse, le futur nous amène par de multiples chemins vers une fusion de la connaissance et de l’ignorance, un état où il deviendra impossible de distinguer l’une de l’autre. Il faudra y revenir après avoir élaboré des hypothèses sur les conséquences possibles de cette évolution… déjà, dans les faits, largement engagée.


 

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