de Kaesong au Delaware: le futur des frontières

de Kaesong au Delaware: le futur des frontières

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En 1945, on comptait 72 pays dans le monde. On en compte 197 aujourd’hui.

La mondialisation n’aurait-elle pas dû induire le phénomène inverse? Y a-t-il un futur derrière ce paradoxe?

Un pays se définit comme un espace à l’intérieur duquel s’appliquent des lois spécifiques. Deux cents pays, c’est deux cents façons de « dire le Droit » et de le faire appliquer.

de Kaesong au Delaware

 

Un million de mines anti-personnelles consolident encore aujourd’hui la frontière, en théorie, la plus fermée du monde, celle qui s’est définie par une guerre aux quatre millions de morts, celle qui sépare les deux Corées. Pourtant on y trouve un check-point très particulier (1):

La zone franche de Kaesong, immense parc industriel construit par une branche du conglomérat sudiste Hyundaï, juste de l’autre côté de la frontière …/… Ouvert en 2005, relié au Sud par une route et une voie ferrée, alimenté en circuit électrique et téléphonique par ce même Sud, ce parc occupe désormais plus de 50 000 travailleurs nord-coréens…/… Le salaire y correspond à un cinquième du salaire minimum en vigueur de l’autre côté de la frontière.

CheckPoint*Kaesong

Quelques kilomètres pour diviser par cinq le coût de la main-d’oeuvre… entre deux pays toujours officiellement en guerre…

Un principe qui se décline aux États-Unis dans un registre un peu différent (2)

Le Delaware est dans le collimateur des organisations de lutte contre l’évasion fiscale. Sa fiscalité ultra-légère et son cadre juridique garantissant l’anonymat font de ce petit État un paradis pour entreprises, y compris françaises. La volonté politique de réformer est quasiment inexistante. Au contraire, d’autres États américains s’en inspirent !

150km à partir de Washington pour ne plus payer d’impôts… sans même avoir à sortir du pays.

« Rien n’est interdit partout et toute frontière crée un différentiel économiquement exploitable »… donc exploité. Nous retrouvons ici des mécanismes déjà évoqués dans deux autres billets « l’irrésistible ascension de l’économie de l’interdit » et « le concept de légitimité: une clé pour l’approche du futur ».

vers toujours plus de frontières

 

Religion, langues, histoire, tout fait motif dans l’idéologie de l’identité, comme si seule la cohabitation avec des semblables… de plus semblables, était de nature à fonder un “Droit“.

Il en découle partout un rejet de l’étranger, pour celui qui est encore dehors, et un vent de séparatisme pour celui qui est toujours dedans:  Flandre et Wallonie en Belgique, Ligue du Nord en Italie, Catalogne, Pays Basque… C’est dans ce contexte que se répand, en France, l’évidence politique d’une nécessité de s’appuyer sur des « régions fortes ».

À l’image du Delaware, ces régions ne sont-elles pas appelées à constituer autant de frontières, de pays, de “droits“ supplémentaires… autant de différentiels économiquement exploitables… autant de territoires économiquement dominés et en concurrence permanente?

Qu’est-ce qu’une « région », même forte, va pouvoir interdire à Google, quand l’Europe elle-même peine à le faire? (2)

frontières sans pays

 

Le “pays“, la « région », la « zone », tout ce qui justifiera une frontière, ne va plus valoir que par les avantages que son “Droit“ va offrir au fonctionnement d’une économie mondialisée … ce que l’on évoque aujourd’hui sous le vocable « d’attractivité ».

La dimension identitaire ne peut être que progressivement laminée par les règles de fonctionnement universelles de l’économie et de la communication numérique pour lesquelles toute frontière est vouée à la transparence.

L’idéologie identitaire, qui se fonde sur l’anti-mondialisation et qui prône un pouvoir politique fort, travaille finalement, à l’affaiblissement politique par émiettement et, par là, aux intérêts des multinationales… donc à l’affaiblissement de l’identité de départ. Rien n’est finalement plus bénéfique à la mondialisation que l’idéologie identitaire… celle qui nous a fait passer de 72 à 197 pays… en attendant mieux… et même sans doute… beaucoup mieux.

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Notes & Références:

(1) (Philippe Pelletier dans Le Monde diplomatique – Manière de voir).

(2) Le PIB de la plus riche de nos régions, l’ile de France, ne représente qu’une fois et demi le CA annuel d’Exxon; celui de la région Centre, moins de la moitié du CA annuel d’Apple.

(3) (Médiapart

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