faut-il transformer notre imaginaire pour penser le futur?

faut-il transformer notre imaginaire pour penser le futur?

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C’est un point de vue largement répandu: notre aptitude à approcher le futur serait bridée par l’enfermement de notre imaginaire dans le double carcan de la réalité et de la pensée dominante. Nous ne saurions prédire qu’à partir d’extrapolations trop stéréotypées et les “ruptures”, aujourd’hui perçues comme uniques faits méritant d’être prévus (nous y reviendrons dans un futur billet), nous seraient ainsi inaccessibles.

à la recherche de l’imaginaire du futurologue


En première analyse, tout laisse supposer qu’il existe différents types d’imaginaires: celui du scientifique n’est pas celui du cinéaste, celui du peintre n’est pas celui du scénariste ou de l’architecte. Sans trop s’avancer, on peut poser que celui du futurologue est un imaginaire de l’extrapolation.

“l’idée” en futurologie: nature et consistance

L’imaginaire du futurologue s’exprime très normalement par une “idée”, portée par un vecteur de décadence (les diverses problématiques environnementales, la démographie …) ou de progrès (la miniaturisation, la loi de Moore…). “L’idée” semble toujours aller de soi à une époque donnée, pourtant elle évolue. Il n’y a encore que quelques décennies, le vecteur “indiscutable” des futurs les plus probables était la vitesse. Il aurait dû nous amener aujourd’hui à des déplacements à la vitesse de la lumière et, par là, à des aventures interstellaires et à des différentiels de vieillissement.
Surexploitée par la science-fiction, la futurologie de l’idée a toujours échoué à prévoir quoi que ce soit. Elle n’en exerce pas moins sur la prévision une pression extrêmement forte dans la mesure où le produit de l’imaginaire pur apparait plus limpide et plus stimulant que celui du raisonnement.

imaginaire des objets et imaginaire des environnements

L’environnement, au sens le plus large, consiste en un tissu de relations de différentes natures (économiques, sociales, technologiques, écologiques …) qui oblige l’imagination à composer de façon étroite avec la rationalité. Le futur de notre environnement apparait ainsi réfractaire à une approche directe par l’imagination alors que celle-ci peut s’exprimer sans contrainte sur le futur des objets. Pourtant, si complexe qu’il soit, c’est bien notre environnement qui devrait être l’objectif principal de l’anticipation.
Dans les faits, cette impasse se résoud, mais par un artifice qui va consister à “compresser” cet environnement complexe en un phénomène unique, relativement simple, et dès lors géré …comme un objet. Appelons çà un environnement-objet. Big Brother, la catastrophe climatique, la singularité technologique en seraient des exemples. Les environnements-objets font l’impasse sur tout ce qui constitue une pratique sociale effective. Ils se limitent à ne représenter qu’une idée et une seule, fruit d’une extrapolation radicale et exclusive. On constate d’ailleurs que ceux de la pensée unique (catastrophe climatique, Big Brother et transhumains) s’ignorent mutuellement bien qu’étant tous posés comme des quasi-évidences.
Par ailleurs, l’environnement-objet ne peut pas se concevoir dans la société plurielle d’une démocratie. La dictature en est la condition nécessaire… et probablement suffisante (voir “pourquoi les futurologues ont-ils besoin du totalitarisme”). Il en découle que l’imaginaire du futurologue est un imaginaire de la dictature. S’il demande à être transformé, c’est déjà au moins à ce niveau.

le déclenchement de l’imaginaire


Un imaginaire de l’extrapolation va se fonder sur la détection d’un mouvement, interprété dans tous les cas comme le commencement d’un mouvement de plus grande ampleur. Celui-ci peut être de type social, économique ou technologique. Un mouvement posé comme significatif sera nommé “tendance”.

Le moment-clé du processus imaginaire se trouve là, quand on confère à un mouvement un statut de tendance.
En théorie, un mouvement éligible au statut de tendance serait supposé être sélectionné parmi d’autres par une évaluation de type rationnel. Une fois retenu, ce mouvement ferait l’objet d’une extrapolation pilotée par l’imaginaire. Mais çà c’est la théorie. En pratique, l’imaginaire n’attend pas qu’on le convoque, il agit de lui-même et la sélection du mouvement significatif va s’opérer davantage par sa capacité à exciter l’imagination que par sa probabilité de développement. Ce qui aurait dû être une approche de la prévision va ainsi se retrouver traité… comme une création.

vers un autre ancrage pour l’imaginaire


Pour échapper à l’arbitraire lors de ce moment-clé de l’expression de la tendance, il faudrait pouvoir s’appuyer sur un mouvement ancré plus profondément dans l’évolution sociale. Peut-être peut-on utiliser, pour ce faire, un principe déjà envisagé dans deux billets: «approcher l’inédit à partir de la «théorie des prototypes» & «penser le futur comme si c’était un oiseau ».

L’évolution des concepts s’appuie sur un constat: l’image mentale associée à un concept évolue. Cette évolution opère à notre insu si nous ne faisons pas l’effort de l’observer. Elle est le produit d’une transformation sociale profonde appuyée tant sur l’usage que sur l’idéologie.
Rappelons le principe en quelques mots. L’évocation d’un concept ou d’une catégorie d’objets appelle une image qui en définit le “focus”: l’idée d’oiseau serait ainsi majoritairement associée à l’image d’un moineau. Supposons que cet oiseau soit un concept technologique et que son image de référence devienne progressivement celle d’une cigogne ou d’un canard. Non seulement le moineau, autrefois central, glisserait alors vers la périphérie du concept, mais les différents oiseaux dotés de points communs avec la cigogne ou le canard tendraient eux à opérer un déplacement inverse qui les rapprocherait du centre, chaque représentation transportant avec elle un halo de similitudes, de déclinaisons et de significations.
L’idée est que ce déplacement rend compte d’une évolution des rapports entre le concept lui-même et la société qui l’utilise, du point de vue de l’économie et des usages ainsi que des croyances et des attentes de l’imaginaire collectif. Ces “tendances conceptuelles” ne peuvent pas être considérées comme arbitraires: elles sont socialement fondées.
Ainsi, tout ce qui, hier encore, était évoqué par l’image de l’ordinateur est aujourd’hui représenté par celle du smartphone. Cela illustre le principe, mais n’est déjà plus de l’anticipation. Prenons alors un autre exemple de concept technologique associé au futur: le robot.
Le “focus” de l’idée de robot (ce qui est appelé “prototype” dans la théorie éponyme) a été traditionnellement centré sur l’humanoïde (voir «combien de temps faudra-t-il à la machine pour tuer le robot?»). Ce focus a été déplacé par l’usage vers des robots de référence différents, principalement le robot industriel et le véhicule autonome. L’humanoïde est donc en train de glisser vers la périphérie du concept. Il est de moins en moins perçu comme le robot de demain, ce qui pourrait constituer une solide raison… pour qu’il ne le soit pas.
L’exploitation de ce principe implique différentes choses
  • La transformation du concept ne se lit pas de manière univoque et peut ouvrir à différentes interprétations susceptibles de stimuler l’imaginaire dans différentes directions.
  • L’interprétation retenue va également fonctionner comme un “filtre à innovations”: apprendre au robot à parler ou le doter d’un odorat avait du sens pour l’humanoïde… beaucoup moins pour le véhicule autonome, à l’inverse par exemple des évolutions du GPS.
  • De nouveaux possibles technologiques ou de nouvelles configurations interrogent en permanence le contenu des concepts, leurs limites et leurs déclinaisons. Pour bien appréhender le concept dans sa globalité du moment, l’imaginaire se doit de les prendre en compte sans a priori, même quand ils paraissent quelque peu insolites, comme par exemple les robots souples, matérialisés ici sous forme de poulpe  ou sous forme de chenille .

robots_souples

  • Enfin, le drone et le robot industriel, qui sont en train de glisser vers le focus du concept, ont physiquement parlant peu de point commun, ce qui amène à faire émerger celui qu’il leur reste: l’intelligence artificielle… qui peut être interprétée soit comme une déclinaison du concept de départ, soit comme une “extraction” et par là un concept à part entière, soit comme une passerelle vers d’autres catégories conceptuelles comme le recueil de données ou les objets intelligents. L’évolution des concepts orchestre de nouvelles associations-dissociations-recompositions de catégories.
On le voit, le champ de réflexion reste large.
Le prochain billet va se donner pour objet de poursuivre cette exploration à partir d’un autre exemple: celui du futur de la réalité virtuelle.

 

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