biais cognitif: prévoir un futur posé comme imprévisible

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La présentation générale des biais cognitifs en général et de ceux du futurologue en particulier a fait l’objet d’un autre billet (lien).

 

un biais cognitif aux multiples déclinaisons

 

Vouloir prévoir un futur posé implicitement ou explicitement comme imprévisible ne peut en toute logique que déboucher sur un raisonnement fautif. Rarement posée dans ces termes, cette incohérence fondamentale n’en existe pas moins sous différentes formes dans différentes démarches.

 

le cygne noir

 

Aucune prévision ne serait possible puisque l’imprévu, le peu probable, interviendrait constamment d’une façon plus ou moins décisive. Qui veut prédire se trompera donc toujours.

C’est vrai.
Récemment, Monsieur Paul est allé voir son médecin. Celui-ci l’a informé qu’il avait une maladie très grave et qu’il lui restait six mois à vivre. Cela s’est avéré totalement faux, puisque Monsieur Paul a été écrasé par un autobus à sa sortie du cabinet médical.
Sur la base de cette logique, ce médecin aurait mieux fait de se taire. Sur la base de ce type de risques, tous les médecins devraient s’abstenir de tout pronostic.

Vouloir s’intéresser aux cygnes noirs est certes très louable, mais n’y a-t-il pas suffisamment de grain à moudre avec les cygnes blancs ?

 

la recherche du paradoxal

 

La mécanique de cette déclinaison du biais principal peut se résumer de la façon suivante:
Nous sommes des êtres rationnels. Si nous ne parvenons pas à prédire, cela signifie que le futur ne découle pas logiquement de notre présent.
Nous retrouvons la forme classique du libellé des paralogismes (w): le futur n’est pas logique. Tout paradoxe n’est pas logique. Donc, tout paradoxe est un futur… (au moins potentiel).

Cette mécanique peut s’exprimer d’une façon encore plus radicale, voire quasiment scientiste:
Nous sommes des êtres rationnels. Tout peut s’expliquer rationnellement. Un paradoxe ne serait alors qu’un phénomène qui n’a pas encore été expliqué, mais qui le sera. C’est en cela qu’il est annonciateur d’un futur.

Les évolutions paradoxales existent, bien sûr, comme par exemple l’essor parallèle de l’urbanisation et de l’automobile, encore que cela dépende beaucoup de la façon de présenter les choses.
Mais, vous qui me lisez, vos vingt dernières années n’ont-elles été qu’une suite de paradoxes? Le paradoxe y a-t-il joué un rôle fondamental? Non, probablement. Pourquoi en irait-il différemment pour les vingt prochaines?
Il s’agit, là-encore, de faire passer l’exception pour la règle

 

les signaux faibles

 

Notre futur serait une boite noire qui n’offrirait à l’observation que de toutes petites zones éphémères de transparence qu’il faudrait savoir repérer et interpréter: les “signaux faibles“.

En matière de futurologie, c’est donc la faiblesse des signaux qui constituerait leur force. Les signaux forts seraient donc faibles. Seuls les signaux faibles seraient forts.
Ces prémisses ne sont pas à même de surprendre le lecteur qui se sera familiarisé avec les paradoxes au chapitre précédent.

Mais comment opérer une sélection dans la grande masse des signaux faibles potentiels, puisque tout, absolument tout, peut être posé comme tel? Sur cette question, la démarche a été parfaitement éclaircie au paragraphe précédent: dans une masse de signaux faibles, il faut évidemment retenir les plus forts… donc les plus faibles.
Y a-t-il d’autres questions?

 

la recherche de l’inédit

 

Notre futur, personne ne l’a jamais vécu. Il est sans précédent. Selon la même logique circulaire que précédemment tout ce qui est inédit, et seulement ce qui l’est, peut espérer préfigurer le futur.
La futurologie serait donc, exclusivement, affaire de créativité.

Plus radical encore. Notre créativité ne cessant de nous décevoir nous-mêmes, si nous pouvons espérer produire des “créations“ justes, ce sera par hasard. D’où le concept très en vogue de sérendipité (voir billet dédié)

Présentée comme çà, la démarche parait séduisante. La difficulté est dans la mise en application de la réciproque, quand ce que l’on cherche est justement… la fille du fermier. Se trouve ainsi appliqué à la futurologie un principe susceptible de concerner la recherche tous azimuts d’innovation.
Approcher le futur s’apparenterait alors au loto et s’en approcher davantage consisterait à rechercher des méthodes de manipulation du hasard, comme jouer la date de naissance de la personne croisée dans la rue à midi pile.

 

un biais cognitif aux multiples enseignements

 

Si l’on admet que l’histoire est un processus explicable et continu, pourquoi la futurologie, qui consiste à “regarder la même chose dans l’autre sens‘ ne serait-elle constituée que d’anachronismes et de paradoxes?

 

le moine et l’artiste

 

Tout ce que nous avons survolé dans le premier chapitre a fait émerger des notions comme “imprévu“, “créativité“, “sérendipité“. On pourrait y ajouter l’innovation, la SF et bien d’autres encore qui auraient en commun quelque chose d’important : une dimension ludique… bien loin des activités de rat de bibliothèque auxquelles se rattache l’idée d’Histoire.

Si leur objet rend cousines la futurologie et l’Histoire, elles n’en correspondent pas moins à des attitudes de recherche totalement opposées… et essayer de prévoir un futur imprévisible apparait tout de même très amusant.

 

la place du rationnel

 

Les biais cognitifs évoqués partent également d’une attitude démissionnaire face aux difficultés de la rationalité. Ces difficultés sont évidemment réelles.

La logique traditionnelle parle de notions précises. Malheureusement, dans notre environnement, celles-ci ne sont pas applicables. Au mieux le seraient-elles dans une réalité d’imaginaire merveilleux.

Ainsi s’exprime Bertrand Russell qui en tant que mathématicien et philosophe sait de quoi il parle quand il évoque la logique. La tentation est donc forte de délaisser les démarches rationnelles qui, non contentes d’être peu ludiques, s’avèreraient inopérantes.

Cependant, force est d’admettre que si l’on ne peut pas aller partout avec des routes, c’est tout de même avec elles qu’il est le plus facile de s’approcher de l’endroit où l’on va. Il faut également souligner que les voies du rationnel sont multiples et peuvent dépasser le stade des logiques primaires.

Notons seulement pour l’instant qu’une démarche de futurologie devra s’interroger, en amont, sur la mise en œuvre de sa dimension rationnelle.

 

la place du créatif

 

La futurologie en appelle-t-elle à la créativité?
On peut affirmer que le futur va être constitué de combinaisons d’éléments pérennes et d’éléments nouveaux, ce qui globalement suffit à en garantir le caractère inédit, dont l’approche suppose le recours à des mécanismes intellectuels s’apparentant à la créativité.

Mais quelle créativité?
Créatifs publicitaires, architecte, enseignants, romanciers, ingénieurs, peintres, scientifiques, cinéastes, philosophes, ont tous recours à des formes diverses de créativité qui se distinguent par le type d’incorporations initiales, le niveau de contraintes, les modes de traitement, les résultats attendus… etc.

Notons seulement pour l’instant qu’une démarche de futurologie devra s’interroger, en amont, sur la mise en œuvre de sa dimension créative.

 

et surtout…

 

Le futurologue se doit de croire qu’en dépit des incertitudes, des imprévus et des difficultés, la possibilité existe de prévoir une part significative du futur. Si l’Histoire est possible, le futur peut être posé comme prévisible, au moins dans une certaine mesure. Si nous ne parvenons pas à le prévoir, ce n’est pas à cause de sa nature, mais à cause de nos carences. Cela signifie seulement que nous ne savons pas nous y prendre et qu’il faut travailler à nous y prendre mieux.

 

 

 

 

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