vieillissement d’internet: que va-t-il en rester?

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Aujourd’hui, internet c’est çà.
Comment imaginer qu’il puisse vieillir?
Comment penser son vieillissement?

internet et le vieillissement


Le vieillissement d’internet est déjà envisagé dans sa dimension technique et au niveau global. Selon l’avis d’un pionnier des réseaux :
Internet est bâti sur un marécage …/…le protocole de communication utilisé aujourd’hui n’apporte aucune protection. C’est un prototype qui aurait dû être refait il y a longtemps. À l’origine, il fallait aller vite pour inonder la planète avec ce qui était disponible …/…rafistolé sans cesse, ce protocole de communication est de plus en plus compliqué et instable…/…Il faut penser à un Internet du futur
Mais ce futur pourrait ne pas se nourrir que d’aspects strictement techniques.
Fait de se démoder, de perdre de son actualité, de sa vogue, de ne plus répondre aux besoins, aux aspirations ou aux techniques d’une époque
Le vieillissement est évidemment inévitable pour les êtres vivants comme pour les objets, les processus ou les idées, mais il faut poser qu’en dehors des êtres vivants, un système ne vieillit que dans la mesure où il n’est plus dépensé suffisamment d’énergie ou de ressources pour compenser cette dérive inéluctable. Une bibliothèque vieillit parce que son stock ne se renouvelle plus, que l’état des livres se détériore, que son fichier n’a pas été informatisé, qu’il n’est plus à jour… etc. On va retrouver des causes et effets similaires dans les réseaux de transport ou d’énergie, dans les machines, les process, les entreprises, les villes…
La définition ci-dessus implique :
  • que dans tous les cas, le vieillissement est associé à une forme d’abandon, qui dans la pratique se traduit par des efforts insuffisants dans le domaine de l’entretien ou de la rénovation
  • que des acteurs suffisamment puissants doivent pouvoir trouver un intérêt à la maintenance, au développement ou au renouvellement de tout ou partie du système
  • que le vieillissement d’un système complexe opère de façon hétérogène sur la base de différents critères, et donc à des vitesses et pour des raisons variables selon des sous-ensembles
Sur le plan des contenus, l’hétérogénéité rend la question du vieillissement d’autant plus difficile à aborder qu’internet a imprimé une marque profonde dans l’idéologie dominante.

internet comme idéologie… et comment s’en défaire?


Internet a si vite conquis l’ensemble des méthodes et des processus qu’il en a modifié notre façon de penser et par là notre façon de … “le” penser.
En logique, une “pétition de principe” , est un « raisonnement fallacieux »…

 …dans lequel on suppose dans les prémisses la proposition qu’on doit prouver.

Ainsi de la question «internet est-il un espace?»  découle une définition de l’espace susceptible de le contenir. De la même façon, les notions d’information et de connaissance se sont reconstruites autour de celle de donnée. Lorsque ces trois notions ne sont pas utilisées l’une pour l’autre, ce qui est fréquent, elles se présentent selon un schéma où  les données deviendraient de l’information par regroupement et où le regroupement d’informations produirait de la connaissance.
Mais l’information et la connaissance se définissaient-elles à partir des données… avant internet?
En fait, il semblerait que ces trois notions, incontournables dans l’approche des contenus, n’appartiennent pas aux mêmes registres.
  • Les données sont les composants élémentaires d’une description. Elles ne souffrent d’aucune interprétation, d’autant moins d’ailleurs qu’elles n’ont pas intrinsèquement de sens. La donnée-type est un chiffre, par extension un descripteur simple comme une couleur. Sa valeur réside dans son exactitude.
  • L’information usuelle est un message. Elle appartient au registre de la communication. Elle doit présenter un caractère de nouveauté. Sa valeur se mesure à son caractère surprenant, voire improbable: annoncer que le soleil se lèvera demain matin n’est pas une information, annoncer qu’il ne le fera pas… çà oui, c’en est une. L’information a la dimension d’un événement. Ses attributs de nouveauté et d’improbabilité étant, par nature, éphémères, c’est un produit périssable, un produit de consommation. En règle générale, l’agrégation d’informations ne produit pas des connaissances, mais des opinions.
  • La connaissance s’applique à la compréhension des mécanismes. Sa valeur se mesure à son caractère prédictif. Elle se veut intemporelle ou, pour le moins, dotée d’une dimension de patrimoine. Elle utilise, entre autres choses, des données, voire des informations, mais elle se doit d’aller bien au-delà de la simple compilation.

 

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Les relations entre ces trois notions évoluent et évolueront encore
  • l’idée de connaissance tend à se dissoudre dans l’activisme des opinions
  • nous sommes passés progressivement du recueil massif de données au recueil massif de messages …et on associe au second le nom, les méthodes, capacités, objectifs et modes de pensée du premier… ce qui constitue très probablement un autre biais de raisonnement. L’illusion du contraire est alimentée par le fait que le recueil massif et croissant d’informations s’opère parallèlement à une croissance des capacités de traitement: cette puissance de traitement permettrait ainsi de négliger ce qui différencie donnée et message, le traitement du second n’étant supposé que demander un peu plus de ressources que le traitement de la première. Mais données et messages ne sont pas de même nature.
… et internet comme idéologie n’a sans doute pas fini d’évoluer.

internet & l’instantanéité


S’il fallait caractériser en une ligne l’innovation qu’a présenté internet on dirait qu’il a étendu à l’ensemble des médias l‘instantané de la téléphonie. L’instantané d’internet n’est pas une fable dans la mesure où dans tous les cas, en un instant, il nous donne accès à… quelque chose. Mais à l’analyse, il apparait que ses performances sont très variables en fonction de la nature de ce … quelque chose.
L’instantané est acquis dans le domaine de la messagerie, c’est à dire celui qui est le plus proche de la téléphonie initiale, mais si l’on pose une question à un moteur de recherche, celui-ci va nous indiquer, en un instant, quelques centaines de milliers de pages “en rapport avec la question”… mais sans nous donner la réponse. L’exploration de ces pages, d’un intérêt très inégal, sera souvent fastidieuse et la réponse parfois longue à obtenir. Cela reste néanmoins souvent rapide et dans tous les cas plus rapide que dans une bibliothèque, mais c’est généralement très loin d’être instantané, et il n’y a pas eu d’amélioration significative de ce point de vue… ce qui pourrait être compris comme le signe avant-coureur d’une dégradation, car… qui a un réel intérêt à ce que nous trouvions instantanément la réponse à nos questions? L’illusion de pouvoir le faire ne suffit-elle pas… à tout le monde… y compris à nous?
Autre paradoxe , 90% du trafic internet est aujourd’hui, en France, consommé par la vidéo, c’est à dire par le média pour lequel l’instantanéité de l’accès est la moins essentielle. Cette progression de la vidéo signifie que le caractère instantané des réponses offertes par internet apparait de moins en moins primordial à une majorité d’utilisateurs. En outre, le contenu vidéo n’est pas indexé et il est donc impossible d’accéder directement à une séquence jugée pertinente, ce qui en fait un outil d’information extrêmement lourd. La dérive vers la vidéo peut ainsi être comprise comme une forme de vieillissement d’internet vu comme outil d’information.
Parallèlement à cette dérive négative, la performance d’internet a, par contre, considérablement progressé dans le domaine du commerce, tant dans l’accès au produit recherché que dans son processus de commande et de paiement (ne reste plus que le goulot d’étranglement de la livraison qui va nous amener au chapitre suivant).
Une ligne de fracture se dessine entre des processus de vieillissement très divergents: internet comme espace d’information et de connaissance vieillirait rapidement quand l’essentiel des ressources serait mobilisé pour l’améliorer dans sa fonction commerciale.

internet & le planétaire


L’autre dimension grisante d’internet est sa dimension planétaire. Associée à l’instantanéité précédente, c’est l’émergence d’un espace-temps révolutionnaire et indépassable: le monde dans l’instant.
Or, le critère de localisation est une valeur en croissance rapide. Les échanges personnels comme les échanges commerciaux tendent à se re-localiser.
Mais si la valeur de la localisation augmente, c’est que celle de la proximité augmente, donc que celle de la dimension planétaire… diminue.
Ainsi:
  • Walmart cherche à s’implanter dans le réseau quand Amazon cherche à s’implanter physiquement (voir); l’ensemble des chaines généralistes ou spécialisées tendent à exister dans les deux espaces. Plus personne ne souhaite abandonner la proximité aux concurrents.
  • Autour de l’essor du GPS, les modes d’exploitation des données locales se multiplient. Or, on le voit avec Galileo , des ressources considérables sont consacrées au perfectionnement de cet outil de localisation déjà très évolué… qui ne semble donc pas abandonné au vieillissement.
  • Des partenariats se nouent pour développer le commerce électronique de proximité à bord des véhicules: General Motors avec IBM , Amazon avec Ford .
  • Les réseaux sociaux perçus initialement comme très mondialisés ont réintégré la proximité spatiale
La localisation, auxiliaire très précieux pour le contrôle social, le commerce et les activités militaires… ne l’est pas pour l’amélioration de la connaissance… ce qui consolide l’évolution mentionnée au chapitre précédent.

internet et l’information


C’est donc dans sa dimension d’outil d’information qu’internet semble le plus menacé, pour beaucoup de raisons comme on le voit… auxquelles quelques autres peuvent encore s’ajouter.
Les cas d’école de la perte de valeur de l’information est la communication sous contrôle, par exemple sous une dictature ou en temps de guerre: les informations communiquées ou en devenir y sont totalement prévisibles. Les démocraties et leur corollaire de liberté de presse et d’opinions échapperaient-elles à ce phénomène de dévalorisation?
De moins en moins.
Toute information tend à s’y rattacher à un courant d’opinion préétabli (politique, économique, religieux…) et se “range” ainsi dès son apparition dans un “tiroir” prédéterminé. Or:
  • chaque courant d’opinion a connaissance des autres courants: toute information tend donc à être de moins en moins improbable dans le cadre de son rattachement à un point de vue existant.
  • chaque courant d’opinion s’adapte aux informations apparemment incompatibles en modifiant la hiérarchie de ses composants ou même ses concepts: le “réchauffement” climatique devient ainsi “dérèglement”. Ce n’est pas forcément plus faux, c’est surtout plus stable.
  • L’information devenue prévisible donc sans valeur n’y joue pas moins un rôle: elle est “la couche de graisse” qui fige les opinions tant en elles-mêmes que dans leur relation avec les autres.
Au figuré [En parlant d’une pers., de sa pensée, de son comportement, d’une collectivité, d’une institution], état de ce qui ne sait plus évoluer ni s’adapter …/… manque de dynamisme. Synonyme: engourdissement, immobilisme, vieillissement
La dimension d’outil d’information, celle qui semble vouée inéluctablement à un rapide vieillissement, est précisément celle qui fonde l’internet du particulier. Si celui-ci se désagrège, le réseau deviendra le lieu exclusif d’une confrontation entre données et connaissances… c’est-à-dire un outil au service des professionnels… de la science, mais aussi de l’entreprise, du renseignement, du commerce…

internet des professionnels et internet des particuliers


  • On retrouve les spécificités de l’internet professionnel autour du concept de “cloud” , de la palette de services qui lui sont liés, qui se perfectionnent en permanence et dont on trouvera un exemple ici . On le constate rapidement, il s’agit d’un autre monde où s’énonce avec la plus grande clarté tout ce que… “n’est pas”… l’internet des particuliers. Par contre, cet internet-là se paie. Une nouvelle ligne de fracture, donc de vieillissement différentiel, s’affiche dans toute son évidence.
  • La neutralité du net est assurément vouée à être provisoire si tenté qu’elle soit encore effective (ici , une présentation très pédagogique du problème). Aucun média n’est jamais resté durablement neutre et internet finira par dépendre des intérêts croisés de ceux qui peuvent se l’offrir, à l’instar de la presse quotidienne, de la radio ou de la télévision.
  • Wikipédia fait régulièrement appel aux dons, Amazon et Google… non. Internet a dû son extraordinaire croissance à la gratuité. Les médias traditionnels dont la présence en ligne est devenue quasi-obligatoire explorent toutes les manières de valoriser économiquement leur contenu (accès gratuit limité, amorces d’articles, paiement au détail, offre d’abonnement, publicité, recueil de données personnelles…) et peinent énormément à le faire. Mais d’une façon ou d’une autre on finira par les payer ou ils mourront … complètement ou au minimum en tant que médias de qualité.
Que sera l’espace d’information d’internet quand il deviendra majoritairement payant?
Quelle sera la valeur de ce qui demeurera gratuit?
Et…quelle sera la valeur de ce qui deviendra payant?
Comment ces questions seront-elles intégrées quand il faudra redéfinir techniquement le réseau

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