la technologie peut-elle encore bouleverser notre quotidien?

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«Ces technologies vont révolutionner votre quotidien»: ce titre fait partie des grands marronniers  de la presse hebdomadaire. Entre autres tares, il présuppose un caractère d’évidence, bien loin d’être établi, dans les relations qu’entretiennent «quotidien» et «technologies».

quotidien & technologies


L’impact sur le quotidien d’une technologie, même révolutionnaire, même associée à des produits de grande consommation, n’est pas forcément significatif. Les usages du quotidien s’appuient sur des dispositifs que la technologie renouvelle sans cesse, sans que les pratiques elles-mêmes en soient pour autant profondément transformées (passage du disque vinyl au disque laser, des ampoules à incandescence aux leds, du véhicule à essence au véhicule électrique, voire au véhicule autonome…).
Lorsque la télévision a pénétré dans les foyers, les quotidiens en ont été totalement bouleversés. Elle a donné le tempo dans l’emploi du temps du plus grand nombre dont elle a également déterminé les sujets de conversation du lendemain. L’arrivée d’une deuxième ou troisième chaîne n’a pas eu d’impact significatif, pas plus – et c’est plus remarquable encore pour notre propos – que l’arrivée de la télévision en couleur. Par contre, l’accumulation de chaînes a de nouveau altéré le quotidien en “désocialisant” la télévision, qui a cessé d’être aussi bien le lieu du rassemblement familial que la source des sujets de conversation. On ne l’a plus regardée “que pour soi”.
Bien sûr, il y a aussi… l’électricité, l’automobile, internet…!
Le filtre du quotidien renouvelle cependant le regard que l’on peut porter sur le progrès technologique trop souvent assimilé au déterminant principal, automatique – voire pour certain exclusif – de notre avenir. Il pourrait avoir une fonction démystificatrice sur les promesses technologiques que sont aujourd’hui les objets connectés, l’intelligence artificielle, la réalité augmentée ou le recueil massif de données.
Encore faut-il savoir ce que l’on entend par “quotidien” (une approche ici).

à la recherche du quotidien


Posons que le quotidien, celui qui peut être ou non transformé par la technologie, s’envisage dans le registre de l’espace-temps:
  • le temps sous ses différentes dimensions, les durées, les rythmes, mais à l’exception notable de l’évènement”, dont l’absence est d’ailleurs un composant important de la définition du quotidien
  • l’espace-temps du quotidien peut également s’envisager à partir des d’ambiances
Posons également, que le quotidien est une notion hybride dans laquelle se distinguent:
  • un noyau dur, siège des habitudes, des obligations, d’une forme de stabilité dans la reproduction des rythmes et des repères temporels
  • une périphérie, siège des variables admissibles, qui accepte dans une certaine mesure écarts, exceptions (… les fêtes), originalité et créativité (… hobby, bricolage)
Posons enfin, que sous des dehors de tranquille banalité, le quotidien est le produit d’un champ de forces qui, à un moment donné, s’applique à l’individu ou aux groupes restreints dans lesquels il s’inscrit. Tous les pouvoirs organisés, de quelque nature qu’ils soient (travail, famille, religion, pouvoir politique, idéologies…), n’existent vraiment que dans la mesure où ils pèsent sur le quotidien d’un nombre significatif d’individus par le biais de normes, de rites, de contraintes, de modèles de comportements. Plus le sujet est “dominé” et plus son quotidien s’exprime simplement. Ainsi en va-t-il du quotidien de l’esclave, du prisonnier … du vieillard ou de l’enfant. Ainsi en va-t-il pour le plus grand nombre sous un régime totalitaire.

la technologie peut-elle encore bouleverser notre quotidien?


L’impact du progrès technologique sur le quotidien s’est longtemps manifesté autour du “gain de temps”, assimilé à celui d’un gain de temps “libre”, quand il s’appliquait aux tâches domestiques. Un demi-siècle de progrès, particulièrement dans l’électroménager, ont réduit ces tâches à un niveau désormais difficilement compressible. Le four à micro-ondes et les services de repas à domicile représentent probablement le “bout de chaîne” du genre. Peut-être reste-t-il à imaginer quelques petites choses autour du nettoyage à sec des vêtements, mais en gros et en dépit de ce que certains voudraient voir dans le futur des objets connectés ou de la robotique domestique: c’est fini.
La technologie ne bouleversera plus notre quotidien par le “gain de temps”.

technologie et mobilité

Un autre regard est celui qu’impose la généralisation des dispositifs mobiles. Pour l’individu, en tête à tête avec son GPS et en liaison constante, de jour comme de nuit, avec ses relations, amis, partenaires ou collègues… partout c’est pareil… à toute heure … et quelles que soient ses occupations principales. Plus d’espace dédié, plus d’ambiances types, plus de rythmes de référence, plus de repères temporels. Un espace-temps désincarné et des ambiances dévitalisées permettent de passer d’un “évènement” à l’autre dans un enchaînement aléatoire qui tient lieu de “quotidien”… mais qui n’en est plus un, par rapport aux définitions qu’on peut donner de ce terme.
Quel statut faut-il accorder à cette vie “en ligne”, posée comme un calque sur… ce que l’on a de plus en plus de mal à appeler la “vraie vie”? Peut-on affirmer qu’il s’agisse d’un quotidien unique quand le second “espace-temps” ne fonctionne “que” sur l’évènement – grand exclu du premier -? Le smartphone est-il un procédé moderne de prise en charge de ce “quotidien périphérique” évoqué plus haut? Peut-être le serait-il dans le cadre d’un environnement stabilisé par ailleurs du point de vue personnel, familial, professionnel… cas de figure sans doute appelé à être de moins en moins fréquent.
Vu sous cet angle, la technologie ne transformerait plus le quotidien, parce qu’il n’y aurait… plus de quotidien. On ne l’évoquerait plus. Cette notion, vidée de son sens, serait devenue obsolète. Ce pourrait être perçu comme exaltant en première analyse, mais sur la durée …?

technologie et crises

Par ailleurs, il faut remarquer qu’aucune technologie n’a jamais transformé le quotidien aussi brutalement et radicalement que le chômage, une situation de catastrophe naturelle ou toute autre situation de crise. Or, dans le futur, notre quotidien semble surtout voué à être transformé par des crises, qu’elles soient environnementales, économiques, politiques ou sociales. C’est dans ce cadre-là que pourrait être reconsidéré l’impact possible des technologies sur notre quotidien.
Au minimum, une situation de crise bouscule la normalité. Au mieux – ou au pire – elle en impose une autre, qui implique le développement d’un contrôle approfondi de la conformité des comportements. Or, jamais les possibilités de ce contrôle n’ont été aussi étendues, jamais elles n’ont autant promis de pouvoir l’être davantage, grâce aux… “progrès technologiques”.
Ainsi, la technologie seule n’est probablement plus en mesure de bouleverser notre quotidien, mais elle peut sans doute rendre irréversibles des mutations qui emprunteraient d’autres voies.

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