influence & information: le futur du doute et de l’évidence

influence & information: le futur du doute et de l’évidence

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Étymologiquement, l’information se définissait comme  «ce qui donne une forme à l’esprit», soit quelque chose de très voisin de la notion d’influence. Quand l’influence fut devenue l’affaire d’agents de propagande, de publicitaires ou d’espions, scientifiques et journalistes se vouèrent à l’idéal d’une information objective, c’est à dire dénuée de toute visée de manipulation. L’idéal démocratique exigeait que le lien entre information et influence fut rompu et … c’est ce qui s’est passé… mais pas de la manière dont on pouvait l’espérer. Car il semblerait qu’il soit de moins en moins possible, sauf à la marge, d’influencer par l’information. Toute controverse liée à une information, quelle qu’elle soit, s’inscrit désormais dans un débat connu et formaté fondé sur un canevas de “grandes causes” unanimement accepté (économie, écologie, Europe, immigration, climat, alimentation, santé…). Il va nous falloir comprendre un peu mieux le phénomène pour formuler des hypothèses sur son caractère plus ou moins réversible et par là sur son futur.
Pour commencer, écartons la question morale sous-jacente en rappelant que l’influence peut “aussi” se donner des objectifs bienfaisants et posons-la comme n’étant que

 cette capacité de faire-faire sans contrainte ni promesse (2)

C’est sous cet éclairage que sa relation à l’information apparait la plus lisible.

la dynamique des attitudes


Une première voie d’analyse nous est ouverte par un concept central de la psychologie sociale: le concept d’attitude. Tous les auteurs prennent soin de préciser qu’il n’existe pas de définition univoque et consensuelle du terme. Celui-ci exprime globalement «une prédisposition mentale à évaluer positivement ou non ce qui entre en relation avec nous».

 Nous possédons des attitudes sur des choses abstraites, concrètes, sur des individus ou encore sur des catégories ou des groupes d’objets ou de personnes …/…l’affirmation de nos attitudes fait partie de notre identité (1)

À travers nos attitudes, c’est donc notre identité que nous défendons

 Les individus ayant des attitudes fermement ancrées mettent tout en oeuvre pour ne pas les remettre en cause (1)

L’influencé, qu’on l’envisage en termes de psychologie, de sociologie ou de stratégie, est toujours présumé faible (2)
L’affirmation des attitudes consiste principalement à les défendre face aux “agressions” que représentent les tentatives … d’influence. En découle un mécanisme d’auto-consolidation

 Suite à une tentative de persuasion, les individus peuvent estimer qu’ils ont fortement résisté à cette tentative. La conséquence en sera une augmentation de la certitude de leur attitude (1)

Les attitudes génèrent un certain mode de traitement de l’information

 Une attitude forte est accessible: le temps mis par un objet pour provoquer une évaluation favorable ou défavorable est particulièrement court (1)

Le biais de confirmation d’hypothèse fait référence à la pensée sélective qui fait que quelqu’un a tendance à noter et à chercher ce qui confirme ses croyances, et à ignorer, ne pas rechercher, ou sous-estimer l’importance de ce qui les contredit. (3)
Les attitudes créent des habitudes dans le traitement de l’information

 Selon le modèle Self Report Habit Index (Verplanken & Orbell): une forte habitude n’inciterait pas à rechercher et traiter l’information disponible (1)

Le concept d’attitude rend lisibles les processus par lesquels l’individu construit et maintient tant son identité propre que son appartenance à des groupes. Il renseigne sur l’efficacité de ces processus dans un mode de traitement de l’information facile, rapide et économe en stress et en énergie: se révèle ainsi une première voie vers la fossilisation des opinions. Cependant, ces mécanismes pèsent depuis toujours sur les idées et même s’ils demeurent évidemment actifs de nos jours, ils n’expliquent pas, à eux seuls, la dérive que nous nous sommes proposé d’explorer.

une révolution de la doxa


 L’influence doit s’appuyer sur des préconceptions, sur les idées dominantes d’une époque ou d’un groupe, qui suscitent un assentiment spontané tant chacun en est imprégné (2)

Ce principe directeur de l’influence nous amène directement à un concept issu d’Aristote et de Platon, mais redevenu très à la mode: celui de doxa.

 En philosophie, la doxa est l’ensemble – plus ou moins homogène – d’opinions (confuses ou pertinentes), de préjugés populaires ou singuliers, de présuppositions généralement admises et évaluées positivement ou négativement, sur lesquelles se fonde toute forme de communication

En fait, le terme de doxa est aujourd’hui surtout utilisé pour ajouter une dimension péjorative à l’idée d’opinion majoritaire. Pour faire court, il s’assimilerait au point de vue de madame Michu, s’il ne concernait également les communautés des dirigeants, des experts, voire même des scientifiques. Il y a peu, ces derniers étaient encore vus comme l’antidote au poison de la doxa, eux dont la fonction séculaire consistait précisément à “détromper”. Et là réside justement le coeur du phénomène que nous nous proposons d’explorer: quelle qu’en soit la source, aujourd’hui l’information ne “détrompe” plus.
Elle est intégrée dans l’argumentaire quand elle lui est compatible, elle est rejetée comme produit d’une manipulation dans le cas contraire.
Sur l’ensemble des thèmes de controverse, nos doxas actuelles se sont dédoublées en des débats doctrinaires où chacun connait d’autant mieux les arguments de l’autre que ceux-ci évoluent aussi peu et aussi lentement que les siens. Désormais, madame Michu affronte en permanence son double dans le miroir. Il n’y a plus “une” majorité”… mais deux… ce qui est mathématiquement paradoxal, mais socialement tout à fait admis. Et, paradoxe supplémentaire, chacun des deux points de vue s’appuie, dans tous les domaines, sur des “évidences”… mais des évidences contradictoires.
Un flot ininterrompu d’informations, celui qui devrait améliorer la compréhension, circule autour d’opinions fossilisées, sans pouvoir y pénétrer. On retrouve là tous les ingrédients d’un contexte religieux, celui où le doute a disparu et où les avis tranchés et irrévocables s’appliquent à des questions auxquelles on ne comprend rien.
Mais pourquoi le modèle religieux s’impose-t-il dans tous les domaines?
Ce phénomène pourrait découler de l’effondrement des religions traditionnelles dans les grandes démocraties occidentales et avec lui de la prise de conscience collective de la dissolution de l’idée de vérité. Si la vérité n’existe plus, tout devient contestable et si Dieu n’est plus là pour assurer l’unité du vrai, c’est que ce vrai doit se reconstruire pour chaque problématique, mais selon une arborescence associée à une “grande cause” (économie, écologie …). Les religions traditionnelles auraient ainsi “rebondi” en “religions laïques” affectant la lecture de toutes les grandes et petites questions du moment, mais où toute affirmation deviendrait contestable.
Cependant, le religieux impose un ordre intellectuel et la seule manière d’obtenir un ordre dans la contradiction systématique est d’opposer les extrêmes sur l’ensemble des questions, car celles-ci représentent les seuls états stables dans l’environnement perpétuellement changeant des points de vue intermédiaires. La radicalisation des points de vue apparait ainsi comme l’aboutissement d’une logique… religieuse.

la question des nuances: retour aux attitudes


La nuance est une “question ouverte” vers des informations à venir, la porte entrebâillée par laquelle va se faufiler l’influence. Dans la logique des attitudes, le recours à la nuance est perçu comme un symptôme de faiblesse. La dérive religieuse exclue donc les nuances… et la dynamique des attitudes, également.


la question des sources


Les mécanismes de fossilisation des opinions évoqués jusque là restent indépendants des sources d’information. Or, celles-ci ont évidemment vocation à jouer un rôle, ne serait-ce qu’au travers de leur niveau d’expertise supposé, celui qui les rapprocherait du vrai et de l’objectivité.

a) Une première dimension du problème réside évidemment dans le fait que la “science” qui devrait avoir pour fonction de “dire le vrai” dépend pour une large part de chercheurs qui ne sont pas supposés mordre la main qui les nourrit… ce qui les rend suspects… souvent à juste titre, car d’eux dépendent des intérêts considérables, tant idéologiques que financiers. Les débats doctrinaires et formatés agitent ainsi le monde des “sources” de la même façon qu’ils agitent celui de l’opinion. Les “vérités scientifiques” ne font plus que légitimer la radicalisation des controverses publiques. Des scientifiques de renom s’écharpent sur à peu près toutes les questions: les OGM, les nanotechnologies, le cholestérol, les statines, les vaccins… des dizaines d’autres encore… et bien sûr le climat.
b) Ces scientifiques travaillent de conserve avec des influenceurs professionnels dans tous les domaines.

 Près de 20.000 lobbyistes travaillent à Bruxelles

Vous avez bien lu  : “20 000” … avec leurs familles… l’équivalent d’une ville moyenne… et seulement pour influencer les décisions des instances européennes… ce qui, en outre, laisse supposer que celles-ci sont … influençables… et que la cause du phénomène est a rechercher autant dans l’intérêt des influenceurs… que dans l’éthique et la morale… des influencés.
c)  La masse d’informations scientifiques en circulation rend par ailleurs complexe son évaluation, ce qui a ainsi donné lieu au test assez démoralisant évoqué ici

 La revue Science a envoyé un article bidon à des centaines de publications scientifiques en libre accès, qui fleurissent désormais sur internet. Plus de la moitié, dûment pourvues d’un comité de lecture, ont pourtant accepté de publier l’article truffé d’erreurs criantes.

d) C’est ce qui permet notamment aujourd’hui le développement de ce qu’on appelle les fake news, c’est à dire des informations fictives mises au service de la manipulation et relayées de façon virale par les réseaux sociaux. On trouvera ici  un survol intéressant de la question. Mais ceux qui propagent ces fake news ne se font-ils pas beaucoup d’illusions sur l’impact réel de celles-ci?

en guise de conclusion provisoire


Concernant l’évolution relative aux sources, il faut insister sur l’aspect quantitatif. Il constitue la dimension la plus actuelle du problème étudié:

 Selon Russell Ackoff, au-delà d’une certaine masse de données, la quantité d’information baisse, à la limite elle devient nulle (4)

Au-delà d’une certaine masse de données, l’information ne détrompe plus… n’influence plus. Le doute a disparu. Les évidences règnent.
Dans cette convergence de forces que nous venons de survoler et qui mène à une rupture du lien entre influence et information, peu de facteurs paraissent réversibles à court ou moyen terme. Les contours du futur semblent se dessiner de façon relativement nette.

 L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit.

Ainsi parlait Aristote.
De nos jours, l’ignorant affirme, le savant aussi. Quelle position intermédiaire reste-t-il au sage?

(1) Attitudes et comportements: comprendre et changer – Fabien Girandola – Valérie Fointiat
(2)
(3)
(4)

 

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