Big Brother: l’écran de fumée qui cache un autre futur

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Big Brother ne sera pas notre futur, car ce n’est pas un concept capitaliste alors que notre futur va l’être, selon toute vraisemblance. Nos données personnelles ne vont pas servir à l’omnipotence d’un gourou plus ou moins robotisé, mais à… gagner de l’argent… et probablement d’une façon qui sera moins dépendante de nos caprices de consommateurs et de leurs publicités ciblées qu’on serait porté à le croire.

 

Anatomie de Big Brother


Pourquoi Big Brother?

Tout d’abord, il est le produit d’un biais récurrent de la futurologie, celui qui consiste en l’extrapolation d’une tendance jusqu’à un ” état ”. Or le seul ” état ” d’une société qui puisse se prêter à une description est une ” état totalitaire ” (voir ” pourquoi les futurologues ont-ils besoin du totalitarisme ? ”). En outre, même quand il existe, le totalitarisme est temporellement et spatialement délimité. Les dictateurs tombent. Leur empire se disloque et quelques millions de morts plus tard finit par rejoindre les règles de fonctionnement qui se sont développées par ailleurs… avec seulement un peu de retard. À priori, le totalitarisme est une situation temporaire, intenable dans la durée, même si ce temporaire peut durer longtemps, comme le fut sous nos contrées celui du totalitarisme religieux. L’Histoire n’est pas une succession d’états, mais une métamorphose ininterrompue où les tendances ne mènent … qu’à d’autres tendances.

Ensuite, l’idée de Big Brother est plus ambigüe qu’il n’y parait: celui qui ” me ” surveille, surveille également ” l’autre ”… et par là est en mesure de me protéger. La NSA, figure actuellement la plus représentative de Big Brother, avance ainsi dans l’ombre du terrorisme et aurait même pu en tirer une certaine légitimité si elle avait manoeuvré de façon moins stupide et brutale qu’elle ne le fait.

Enfin, même s’il n’a pas été conçu dans ce but, Big Brother fonctionne comme une opportunité, un leurre qui nous amène à ” mal penser ”. Il nous offre une figure contre laquelle il serait possible de lutter, de nous mobiliser. Mais Big Brother est au recueil de données personnelles ce que ” l’Homme au gros cigare ” est au capitalisme: une mystification.

Nous n’allons pas davantage lutter contre le recueil de données que nous luttons contre le chômage et la dévalorisation du travail. De la même façon que le chômeur qui trouve un travail va faire des heures supplémentaires et accepter d’être payé moins, augmentant ainsi les pressions qu’il subit lui-même, nous allons collaborer avec beaucoup de zèle au recueil de nos données personnelles et pour la même raison… parce que nous n’auront pas le choix. Nous collaborerons au recueil de nos données comme nous collaborons à la hausse des loyers par la colocation, à la hausse des coûts de transport par le covoiturage. Et nous n’aurons pas le choix aussi longtemps que prévaudra la logique capitaliste. C’est ” une logique ” qui nous détermine, pas l’homme au gros cigare. Et pour ce qui concerne le recueil de nos données personnelles, la logique capitaliste va très probablement porter le nom ” d’économie du transfert de risques ” (voir billet précédent).

 

les données personnelles et le transfert de risques


La logique de l’assureur c’est recueillir un maximum de cotisations et d’indemniser le moins possible. Nous n’allons pas nous attarder sur les mécanismes purement capitalistes du secteur déjà à l’oeuvre depuis longtemps. Leurs tendances sont prévisibles: augmentation des franchises, individualisation des risques, judiciarisation et responsabilisation croissantes de l’assuré, accumulation de ” conditions d’indemnisation ” (incorporation croissante de normes, de lois, d’exigences de situations et de comportements)… etc.

L’augmentation du budget d’assurance (qui en lui-même aurait une limite), consistera en la prise en charge ” par l’assuré ” des modalités de réduction des risques et notamment de l’acquisition et la maintenance de ” produits dérivés ” liés aux fonctions de détection, de suivi, de protection… devenues de plus en plus contraignantes.

  • L’assuré se devra d’être conforme en matière de profil et de comportement
  • L’assuré va devoir assumer ” la charge de la preuve ” vis-à-vis de cette conformité

C’est à partir de ce second volet que l’individu va communiquer ” spontanément ” ses données personnelles. Assumer la charge de la preuve amène l’assuré – non seulement à communiquer ce qu’il sait de lui-même – mais également à rechercher ce qu’il ne sait pas. On peut ainsi prévoir une réorientation vers le risque de pratiques émergentes comme le ” quantified-self ” déjà à l’œuvre dans l’autosurveillance de l’alcoolémie ou dans l’obligation d’analyse médicale pour l’assurance bancaire et ” en attente ” dans le ” débat ” sur les risques automobiles des séniors

En France, il n’existe pas d’examen systématique pour s’assurer que les séniors peuvent toujours conduire. Donc, il faut que le conducteur fasse évaluer sa vue, son ouïe, ses réflexes et sa capacité psychomotrice. Puis, il ne faut pas que le conducteur sous-estime les difficultés passagères qu’il peut avoir comme l’insomnie, le stress, le choc suite à un évènement, la prise de médicaments, les vertiges et bien d’autres. Le conducteur doit être lucide envers son état général et doit attendre de s’être remis avant de reprendre le volant.

Y a-t-il quelque chose dans ces exigences qui n’ait pas vocation à se généraliser… indépendamment de l’âge?

 

le risque: un futur pour la génétique


Or ce principe peut – et va sans doute- aller bien au-delà. Car si le transfert de risques offre un débouché aux technologies actuellement un peu errantes du recueil de données personnelles ” classiques ”, comment imaginer qu’il puisse longtemps ignorer les données personnelles ” supposées ” être les plus prédictives de toutes: les données génétiques.

Prenons un exemple dans un domaine très éloigné de la science-fiction et de ses transhumains, celui des recherches ” normales ”, normalement attachées aux problèmes d’aujourd’hui

En bloquant l’expression d’un gène chez des patients, une équipe de chercheurs de l’Université de Montréal a contribué à démontrer que la concentration de triglycérides dans le sang diminue de manière importante.

Rappelons que l’hypertriglycéridémie est très liée aux maladies cardiovasculaires

… concernent pour la France plusieurs centaines de milliers de personnes. Il s’agit de la deuxième cause de décès (juste après le cancer) chez l’homme et la première cause chez la femme . En Europe, elles sont responsables d’un peu moins de la moitié des décès.

… et, pourrait-on ajouter, de beaucoup de séquelles très handicapantes.

Comment une compagnie d’assurance pourrait-elle se désintéresser d’une voie technologique de ce genre?

Cette voie est-elle économiquement mure? Pas encore, mais:

Pour décrypter un génome, il fallait investir une centaine de millions de dollars au début des années 2000 et autour de 10.000 dollars au début de la décennie. C’est-à-dire que le coût aura été divisé par 100.000 en quatorze ans.

Des perspectives à 1000$ paraissent plausibles à relativement court terme.

Mieux (même source):

La société californienne 23andMe …/… s’est vue interdire, depuis le 22 novembre 2013 par la puissante agence américaine FDA (Food and Drug Administration), de faire la publicité du test salivaire qu’elle vendait sur son site Internet pour 99 dollars et du service personnalisé qui en découlait. En lisant une infime fraction du génome d’un individu, 23andMe se proposait d’indiquer à ses clients leurs risques vis-à-vis de 254 maladies, comme le diabète, des maladies coronariennes ou le cancer du sein.

À 99$, il est clair qu’une compagnie d’assurance peut nous” inciter financièrement ” (ou nous obliger contractuellement) à faire ce test… puis … nous ” inciter / obliger ” à procéder à une modification génétique telle que mentionnée ci-dessus pour « pouvoir bénéficier de ses services à moindre frais ».

Et pourquoi s’arrêter là?

Ainsi, progressivement, la très hypothétique ” amélioration de l’humain ” pourrait trouver sa voie dans ” l’amélioration de l’assuré ”.

Les scientifiques insistent sur le fait que l’information génétique n’est qu’indicative, qu’il ne s’agit que de présomption. C’est exactement le langage qu’utilise et que comprend l’économie du risque. Contrairement au secteur médical ou il existe ” un principe du vrai ” (ce qui guérit), le secteur du risque est celui de l’aléa. Il s’accommode très bien de l’erreur pourvu que celle-ci fonctionne sur des bases majoritairement admises. Le sinistre n’est pas certain, que l’on prenne des précautions ou pas.

L’économie du risque ” finalise ” et ” libère ” les technologies les plus controversées du moment en même temps qu’elle leur ouvre un immense marché.

Ainsi, nous allons communiquer avec zèle nos données personnelles parce que nous n’aurons pas le choix. Nous allons le faire:

  • pour réduire les dépenses de ce poste
  • pour satisfaire à des obligations contractuelles pour les assurances obligatoires
  • pour ne pas être exclu après de nombreuses années à cotiser inutilement
  • pour ne pas risquer des recours au moment d’une indemnisation, en dépit de nos versements

Or, le risque est partout. Le recueil extensif des données personnelles, dans tous les domaines, va se trouver ainsi libéré de toutes ses contradictions pour accéder à une authentique légitimité stimulée par la structure ” mutuelle ” de l’assurance où… la maitrise des risques de chacun ” profite à tout le monde ”.

Nous nous inscrivons là dans un ” futur très probable ”. Nos données personnelles ont davantage vocation à devenir le principal levier de profit des compagnies d’assurances, qu’un outil de gouvernement pour… Big Brother.


 

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