croyances, mythes & confiance: pour approcher l’imprévisible

croyances, mythes & confiance: pour approcher l’imprévisible

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Les aventures les plus apocalyptiques ont bénéficié du concours – actif ou passif – de peuples entiers. Dans ses “Mémoires de guerre”, Charles de Gaulle décrit par exemple une Allemagne qui, jusqu’au 8 mai 1945, sert son Führer «de plus d’effort qu’aucun peuple jamais, n’en offrit à aucun chef».
De ces citations imbriquées (1) on peut extraire un postulat provisoire empreint d’une certaine brutalité: «une foule peut croire passionnément à …n’importe quoi». Elle peut croire qu’elle est un peuple élu, qu’elle a besoin d’espace vital… qu’elle est un modèle de démocratie… que Dieu est à ses côtés et que ses guerres sont saintes. Une foule peut tout croire et offrir une confiance totale à qui incarne l’idée en laquelle elle croit. Les errements de sa confiance sont en mesure de perturber les tendances d’évolution qui sembleraient les mieux installées comme de résister aux faits les plus manifestement discordants. Confiance, croyance et défiance collectives pilotent les caprices de l’Histoire et sans doute aussi les mouvements d’idées et les relations aux nouvelles pratiques sociales.

les fondamentaux de la confiance


l’impératif du rejet de la complexité

Condition et sanctuaire des plus hautes valeurs morales, la confiance est aussi l’enfant de la paresse intellectuelle. Elle s’appuie sur la croyance qui se définit comme:

 

Assentiment que donne l’esprit sans réflexion personnelle et sans examen approfondi
Croire n’est pas fatigant. Çà l’est d’ailleurs d’autant moins que la relation de confiance ne peut s’établir que sur une base peu élaborée. La complexité impose à l’échange lourdeurs et incertitudes, faire confiance en permet l’économie. Le consensus dans un groupe présentant, en outre, exactement les mêmes exigences, le rejet de la complexité est donc à double titre le moteur de la confiance collective. La religion en constitue la plus parfaite illustration par les croyances puériles qu’elle véhicule face aux impénétrables mystères qu’elle se propose d’expliquer. La complexité acceptée génère l’omniprésence du doute et la capacité à gérer le doute est ce qu’on appelle “l’intelligence”. Aucune des grandes horreurs de l’Histoire n’aurait pu se produire si le doute avait prévalu. Or, le doute c’est … le contraire de la confiance. Mais comment se développent ces certitudes collectives?

y a-t-il plusieurs types de confiance?

Cette confiance qui a généré les plus grandes horreurs de l’Histoire est-elle la même que celle sans laquelle aucune vie sociale ne serait possible: celle qui nous permet de confier son enfant à quelqu’un, de solliciter les services d’un dentiste ou d’un médecin, de prendre l’ascenseur, de boire de l’eau… d’admettre son nom et sa date de naissance? S’agit-il de la même confiance que celle qui nous donne accès à la connaissance, celle que l’on accorde aux livres, à ceux qui les ont écrits, à nos professeurs… celle que l’enfant accorde spontanément à ses parents?
Exprimons-le autrement: le feu qui réchauffe la soupe est-il le même que celui des incendies de forêt? L’intuition première pousserait à répondre par la négative, pourtant le second ne peut pas exister sans le premier. Comment naissent les “incendies de forêts historiques”?

le mythe politique

La confiance collective ne peut se construire petit à petit que dans une phase préliminaire. Quand l’emballement de la confiance survient, il a recours à un “prêt à penser” constamment disponible bien que le plus souvent en sommeil: le mythe politique. De temps à autre, le monstre se réveille. Une approche en est proposée par l’historien Raoul Girardet (2) qui pose la mythologie politique comme l’articulation de quatre grands mythes: le mythe de la Conspiration, le mythe du Sauveur, le mythe de l’Âge d’or, le mythe de l’Unité. En situation, ceux-ci se déclinent et s’articulent de différentes manières.

 

L’effervescence mythique commence à se développer à partir du moment où s’opère dans la conscience collective ce que l’on peut considérer comme un phénomène de non-identification. L’ordre établi apparait soudain étranger, suspect ou hostile. Les modèles proposés de vie communautaire semblent se vider de toute signification, de toute légitimité.
Nous y reviendrons, dans un autre billet, pour tenter d’envisager à quoi pourrait mener la déclinaison de ces principes dans nos prévisions d’aujourd’hui. Nous aurons alors à résoudre l’argument circulaire qui voit dans la situation de crise la cause de l’émergence du totalitarisme et dans celui-ci… la preuve de la réalité de cette crise. En fait, toutes les périodes peuvent être considérées comme des périodes de crise… ou pas… à différents points de vue… ou pour différentes catégories de population. Lesquelles faut-il retenir?
Pour notre propos du moment retenons de l’Histoire que la confiance collective peut s’avérer extrêmement versatile.
mussolini
L’autre question relative aux mythes politiques est plus cynique. Jouent-ils un rôle significatif dans l’évolution sociale. Ils emballent les foules et… quelques millions de morts plus tard… ils disparaissent… et la vie reprend son cours. L’Allemagne, la France ont rejoint le mode de vie “occidental” incarné par les Etats-Unis… avec seulement un peu de retard. Historiquement, seuls les totalitarismes religieux se sont avérés capables de bloquer l’évolution sociale dans la durée. Encore faudrait-il se demander si cela leur serait encore possible aujourd’hui… même à eux.

en guise de conclusion provisoire


les scénarios de la perte de confiance

Le caractère technophile de la pensée unique en futurologie amène à poser une évidence de façon sans doute abusive: «les grandes nouveautés seront toujours socialement acceptées». Ceci peut évidemment s’avérer plus ou moins vrai en première analyse, mais cela masque aussi une approche du futur systématiquement additive: quelque chose (en règle général une technologie) viendra “en plus” de ce que nous connaissons pour produire de l’inédit.
L’approche par la confiance alimente l’idée d’une évolution soustractive, envisagée dans un précédent billet (“la métaphore de l’été indien”) où c’est la disparition de quelque chose (l’affaiblissement d’une force, le retournement d’une confiance collective) qui ouvre la voie à une forme d’évolution jusque là bridée et l’émergence de scénarios jusque là masqués. On imaginerait ainsi un futur privé de la confiance collective dans les domaines… de la médecine, des banques…des smartphones…ou des réseaux.

vers un dédoublement de la futurologie

On pourrait s’en tenir au constat que l’approche futurologique a au moins le mérite de révéler la vacuité de toutes ces horreurs indicibles qu’ont produites les grands mythes politiques. Cependant, la prévision de ces catastrophes peut difficilement être posée comme “moins importante” que l’extrapolation technologique, alors qu’elle suppose sans doute d’autres approches. L’objet de la futurologie appellerait ainsi un dédoublement entre:
  • une futurologie des pouvoirs
  • une futurologie des pratiques

(1) Serge Halimi – Le Monde Diplomatique – Manuel d’Histoire critique

(2) Raoul Girardet – Mythes et mythologies politiques – Seuil – 1986

 

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