… souvent suivi de « et contrairement à une idée reçue ». Des mécanismes de différentes natures sont à l’œuvre derrière le succès de ces formules.
Ils amènent indirectement à l’avatar le plus actuel d’un débat philosophique parmi les plus anciens, celui de l’opposition entre opinion et connaissance. Cette reformulation s’opère cependant par le biais de plusieurs détournements de concepts et de principes qui nous renseignent sur l’évolution des ressorts de la pensée dominante.
Résumons: «une seule étude», dont on ignore tout – mais qui s’est octroyé la position de… “la science”… – est supposée renvoyer dans le champ des “opinions”… tout ce qui l’a précédée.
À partir de fondements individuels, cette analyse va nous amener jusqu’à des démarches de propagande fort bien documentées depuis leur utilisation “explicite” par
l’industrie du tabac , dans les années cinquante du siècle dernier, et au-delà jusqu’à
l’agnotologie, discipline scientifique qui a pour objet d’étude la production culturelle de l’ignorance et du doute et dont les mécanismes rejoignent ceux qui sont à l’œuvre ici.
la “vérité médiatique”
Tout d’abord, pourquoi la dernière étude vaut-elle mieux que toutes les autres?
Et bien, parce qu’elle est la dernière.
Mais pour exister en tant que telle, elle doit “créer l’évènement”, car les médias ne se nourrissent que d’évènements.
Les “vrais évènements” ne suffisent pas à les alimenter, aussi ont-ils besoin d’un “fonds d’évènements jetables” que peut leur offrir le marché des opinions. «Selon une étude et contrairement à une idée reçue» alimente ce fond d’évènements jetables. Il ne peut pourtant le faire qu’en s’appuyant sur de réelles pulsions individuelles. Or, exister dans les médias, les réseaux ou les repas en ville s’appuie sur une même exigence, celle d’être surprenant… ce qui ne devrait être avéré qu’à partir de l’évaluation d’un public. Mais celle-ci est aujourd’hui devenue confuse et instable.
Une information qui n’aurait intéressé personne peut piquer les curiosités si elle est supposée… bousculer une “idée reçue”. Ainsi “labellisée”, elle est alors jugée digne d’être relayée.
autour de la notion “d’idée reçue”
Rien de plus infamant pour une opinion que d’être qualifiée d’idée reçue, car se trouvent balayés avec elle tous ses arguments qui, posés dès lors implicitement comme bien trop connus de tous, n’ont même plus à être exprimés. Par cette simple formule, qui soutient ladite opinion se trouve relégué au rang de porte-voix des incultes.
Or, l’idée reçue ne peut plus être ce qu’elle a été. Elle était un “état” de l’opinion sur une question particulière, suffisamment pérenne pour pouvoir être identifiée et communiquée. Elle était liée à une certaine stabilité de l’opinion, toujours active pour les préjugés, mais devenue impossible pour les informations courantes.
Car l’idée reçue n’est pas exactement l’équivalent du préjugé. Le second est sans fondement rationnel, donc difficile à perturber, au contraire de l’idée reçue qui se drape d’un semblant de rationalité.
L’étiquette péjorative “d’idée reçue” peut s’appliquer à des idées qui … n’en sont pas. Elle fait partie des “ficelles” de l’art de la controverse. Ainsi, de fausses idées reçues peuvent être remises en cause par… de fausses informations.
autour du “biais de confirmation”
Ce propos nous amène à un classique de la psychologie cognitive, devenu aujourd’hui assez paradoxal: le
biais de confirmation. Celui-ci nous conduit à accorder plus d’attention et de crédit aux informations qui soutiennent nos propres convictions.
Devrait en découler une capacité de résistance élevée de nos “idées reçues”, car dans la profusion d’informations qui nous sont quotidiennement livrées, il est facile de trouver celles qui soutiennent nos propres croyances.
Sauf que toutes nos opinions ne correspondent pas à des croyances fortes… de celles qu’il nous tient à cœur de défendre… surtout face à une “nouvelle étude”… qui bousculerait les “idées reçues”.
Nous aimons être, à la fois, rassurés et étonnés. Ainsi, tandis que nos croyances fortes se barricadent dans des préjugés de plus en plus solides, nous restons ouverts à un environnement mouvant d’informations “surprenantes”.
le renforcement des préjugés
Un préjugé n’est pas influencé “que” par les informations qui l’atteignent. Il l’est également par la reconnaissance collective de sa validité. Celle-ci trouve son accomplissement dans les processus “démocratiques” des sondages et des consultations.
Parmi les exemples les plus spectaculaires, le référendum britannique sur le Brexit. Alors que des économistes de renom s’entre-déchiraient sur ses conséquences attendues, il fut décidé de laisser choisir le peuple… c’est-à-dire les préjugés du peuple… puisque la “connaissance” apparaissait sur le sujet en situation de carence. Les préjugés, ainsi élevés au rang de valeur décisionnelle, en sont ressortis renforcés… même ceux des perdants.
comment s’en défaire ?
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*) Combattre les idées reçues nécessite de développer sons sens critique, de savoir se documenter auprès de sources sérieuses et d’apprendre à remettre en question ses propres croyances.
Remettre en cause ses propres croyances, oui, mais lesquelles et sur quelles bases? “Notre sens critique” est-il celui qu’alimentent nos préjugés? Les “sources sérieuses” sont-elles facilement identifiables, sachant que même les scientifiques les plus authentiques peuvent se tromper de bonne foi. Bachelard n’écrivait-il pas « il ne saurait y avoir de vérité première, il n’y a que des erreurs premières ». En outre:
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*) L’implication (qu’il le revendique ou non) du scientifique dans son objet fait également que les connaissances produites sont situées, intersubjectives, et résultent aussi de compromis entre leurs auteurs et entre ces derniers et les institutions qui les commanditent »
Dit autrement, le scientifique d’aujourd’hui, fût-il honnête et sérieux, est moins que jamais en position de mordre la main qui le nourrit.
autour de l’agnotologie
Les grands manipulateurs ont compris de longue date comment exploiter cette ambiguïté grandissante entre opinion et connaissance.
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*) L’agnotologie est l’étude de la production culturelle de l’ignorance et du doute. Cette production peut être délibérée ou involontaire. L’exemple le plus connu est la stratégie de l’industrie du tabac qui a soutenu des études scientifiques biaisées afin de jeter le doute sur la nocivité du tabac.
On trouvera ici, une présentation détaillée de cette stratégie de l’industrie du tabac datant des années cinquante, ainsi que sa reprise par l’industrie pétrolière pour nier le réchauffement anthropique du climat… stratégie de communication reprise à son tour par Monsanto puis Bayer pour nier les risques associés au glyphosate. Elle fut le produit de ce que, dans le domaine technique, on appellerait une innovation de rupture, et qui peut se résumer de la façon suivante: face à une croyance bien installée – qu’elle découle d’une conviction scientifique ou d’une idée reçue – il est plus avantageux d’instiller le doute que de s’y opposer frontalement.
Ce type de manipulation est devenue d’autant plus facile que ses mécanismes sont désormais mis en œuvre “spontanément” par la simple dynamique de la communication ordinaire… comme vu plus haut.
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