La question centrale de l’écologie est celle de l’adaptation du vivant à son environnement. La géo-ingénierie consiste à inverser la problématique. Doit-on le faire?
en premier lieu, peut-on “ne pas” le faire?
En grande partie aride, l’Iran souffre depuis des années de sécheresses chroniques et de vagues de chaleur qui devraient s’aggraver avec le changement climatique. Les 16 800 000 habitants de Téhéran ont vécu leur plus terrible sécheresse depuis 50 ans. Si cette possibilité existe, peut-on s’interdire de “faire pleuvoir”?
(*) New Delhi , une mégapole de plus de 30 millions d’habitants figure régulièrement parmi les capitales les plus polluées de la planète. Chaque hiver, l’air froid reste bloqué sous un air plus chaud, lequel forme un « couvercle » empêchant l’épais nuage toxique à l’odeur âcre, de se disperser en altitude. Les niveaux de PM2.5 – les plus dangereuses, car elles se diffusent dans le sang – atteignent certains jours jusqu’à 60 fois le niveau maximum quotidien recommandé par l’OMS.
S’il est possible de dissiper ce brouillard toxique par la pluie afin d’épargner des millions de vies humaines, ne faut-il pas tout faire pour y parvenir?
mais, peut-on le faire?
Sous des dehors de banalisation et d’utilisations supposées depuis des décennies, l’ensemencement des nuages reste mal maitrisé.
(*) Les chercheurs coréens rappelaient en 2023 qu’il demeure difficile d’évaluer l’effet réel sur les précipitations: une fois le nuage ensemencé, on ne peut pas savoir ce qui se serait passé s’il ne l’avait pas été. Tout au plus, les scientifiques coréens soulignent que les expériences menées dans les 60 dernières années semblent avoir démontré une augmentation de 10 à 23 % du volume des précipitations.
En pourcentage, cela semble appréciable, mais si le procédé a été utilisé, c’est que les précipitations de référence étaient faibles.
Il faut enfin se rappeler que l’ensemencement de nuages ne peut pas être utilisé partout: pour tenter d’augmenter les précipitations, il faut une connaissance très précise des caractéristiques des nuages ciblés, soulignent les experts de l’Organisation météorologique mondiale… et encore faut-il qu’il y ait des nuages dans le ciel.
Est-ce le cas le plus fréquent?
(*) À chaque instant, environ 60 % de la troposphère terrestre est nuageuse
Ce qui signifie tout de même qu’à chaque instant, environ 40% de la troposphère… ne l’est pas.
Dans nos contrées, l’utilisation la plus courante de ces technologies concerne la protection des cultures contre les dégâts causés par la grêle
(*) On n’est même pas sûr que ça fonctionne, ça fait 70 ans qu’on ensemence les nuages pour lutter contre la grêle, mais il n’y a pas de résultats notables ou de consensus scientifique sur le fait que ça permet de diminuer la grêle ou d’augmenter les chutes de pluie.
On est d’autant moins sûr que çà fonctionne que la physique des nuages demeure une énigme scientifique.
(*) Les scientifiques sont encore en train de chercher la relation existant entre le couvert nuageux, les précipitations, les aérosols et les propriétés de l’air entourant les nuages – données fondamentales pour comprendre le lien entre les nuages et les modifications climatiques.
Les nuages sont liés à de nombreux phénomènes très contre-intuitifs. Entre autres exemples: «constitués de gouttelettes d’eau et de cristaux de glace, les nuages pèsent fréquemment plusieurs centaines de milliers de tonnes. Dès lors, pourquoi ne tombent-ils pas?»
supposons qu’on le maitrise un jour
Sur le plan de l’idéologie, tout se passe d’ailleurs comme si on savait le faire.
(ici la carte ci-dessous agrandie et commentée des projets de géo-ingénierie solaire en cours dans le monde).

Contrairement aux pratiques de géo-ingénierie locale par modification des nuages, l’injection d’aérosols dans la stratosphère est une technique dont l’échelle d’intervention est planétaire.
Et on ne va évidemment pas s’embêter avec les retombées sur les écosystèmes, les choses sont déjà bien assez compliquées comme çà. Les écosystèmes, on verra çà … plus tard.
Ce qui est tout particulièrement redouté dans ces “correctifs planétaires” c’est ce que les spécialistes appellent le “choc terminal” (*).
Si cette technique parvenait à neutraliser temporairement le réchauffement de la planète, il serait impossible de mettre un terme à son déploiement sans provoquer une hausse brutale des températures.
Ce qui pourrait amener au risque dit de “verrouillage sociotechnique”, c’est-à-dire d’irréversibilité des techniques développées.
Il est possible que des développements techniques soient maintenus et poursuivis, même en présence de preuves de leur inefficacité ou de leur nocivité.
… ou de l’augmentation de leur coût.
Le moment venu, on pourra compter sur de puissants lobbies pour marteler cet argument d’ores et déjà bien exploité par l’industrie pharmaceutique.
Cette indispensable “continuité de service” déboucherait sur d’énormes contraintes.
La durée de vie des aérosols dans la stratosphère étant d’un à trois ans, l’injection d’aérosols stratosphériques devrait être répétée annuellement. Quant aux opérations d’éclaircissement des nuages marins, elles devraient requérir une pulvérisation continue de sels marins dans les nuages, la durée de vie de ces derniers n’étant que d’une dizaine de jours.
Mais restons positifs et admettons que des produits nouveaux viendront atténuer ces contraintes… ce qui, en outre, est bien possible … surtout si on ne se préoccupe que très peu des retombées sur les écosystèmes.
Il n’en demeure pas moins que ces “correctifs planétaires” seraient voués à se superposer à des “correctifs locaux”, eux-mêmes supposés pouvoir devenir transnationaux dans la mesure où on ne peut pas fabriquer les nuages, uniquement tenter de piloter ceux qui existent déjà. Ce qui signifie que le nuage que l’on fait agir ici – si tenté qu’on en soit capable – aurait pu librement se déplacer et agir spontanément vers un ailleurs … dès lors privé d’eau.
Les problèmes resteront donc aigus… même si on savait le faire… ce qui ne gênera sans doute pas l’expansion de ces technologies si elles s’avéraient validées… par la Bourse.
une planète qui s’adapterait à l’humain
L’adaptation de la planète aux besoins pose la question … des besoins.
Il y a survivre aux catastrophes et si possible les anticiper et les éviter… bien sûr. Mais il serait question ici d’une action continue affectant la vie quotidienne des populations, c’est-à-dire un traitement sans nuances de besoins pourtant éminemment diversifiés selon le lieu, la démographie, les activités économiques, les problèmes d’alimentation, de santé publique… etc.
La fragmentation de la planète est-elle compatible avec “l’idée de planète”?
Telle était la question sur laquelle s’était penché un précédent billet “fragmentation, clôture & entre-soi: la planète comme idéologie”.
Le nombre de pays dans le monde a explosé pour s’approcher des deux cents (197), selon les Nations Unies.
Un pays se définit comme un espace à l’intérieur duquel s’appliquent des lois spécifiques. Deux cents pays, c’est deux cents façons de « dire le Droit » et de le faire appliquer.
C’est peut-être aussi deux cents façons d’exprimer les besoins. Et l’on peut ajouter que les consensus planétaires semblent destinés à devenir de plus en plus hypothétiques, les zones de conflit n’ayant jamais été aussi nombreuses. Les actions de géo-ingénierie pourraient avoir à composer avec des actions de contre-géo-ingénierie se retrouvant ainsi déplacées sur le terrain militaire. “L’adaptation de la planète aux besoins” deviendrait “l’adaptation de la planète aux besoins… du plus fort”.
(*) La compétition entre les grandes puissances est profondément ancrée dans les dynamiques de développement de la géo-ingénierie,
L’ingénierie solaire fait aujourd’hui l’objet de beaucoup de méfiance voire d’hostilité. Or – nous l’avons vu – les grands bouleversements exigent d’apparaitre légitimes au plus grand nombre, étant entendu que le “légitime” se distingue du “moral”:
L’esclavage et le génocide ont pu paraître légitimes à une majorité de citoyens à un moment donné de l’histoire.
Il est donc nécessaire, à ce niveau, de postuler un cheminement idéologique qui pourrait mener à l’acceptation de l’ingénierie solaire.
l’ingénierie solaire peut-elle devenir acceptable?
«La Terre est bleue comme une orange» écrivait Paul Eluard, anticipant – sans doute à son propre insu – cette révolution idéologique qui allait faire de la Terre… un objet.
Les prémisses furent sans doute les premières visions depuis l’espace, mais tout a vraiment commencé avec “Les Limites à la croissance (dans un monde fini)” dit “rapport au Club de Rome” (1972). Tout a vraiment commencé avec l’idée de “limite”, car celle-ci s’applique de façon plus immédiate à un objet qu’à l’entité multiforme et mal circonscrite que l’on nomme “environnement”… et notre perception des limites augmente de jour en jour, enracinant dans nos esprits l’idée de planète-objet.

Un environnement ne s’envisage que de l’intérieur, un objet que de l’extérieur, soit une vision radicalement différente.
La planète-objet est l’outil idéologique d’une simplification. Or, le simplisme est l’incontournable condition d’un large consensus. Un objet se définit par rapport à un nombre réduit de fonctions. Un objet qui fonctionne mal peut être réparé. Il ne s’agira plus que de limiter la hausse des températures au niveau du sol, alors que la planète-environnement exige des interventions complexes de toute sorte, localement variables, pas toutes compatibles entre elles, notamment pour ce qui touche aux écosystèmes… qui de toute façon ne survivraient pas au réchauffement selon la pensée nouvelle… … ce qui, en plus, est probablement vrai.
La légitimité de la géo-ingénierie est en marche. La planète va-t-elle s’en trouver mieux adaptée à l’humain? Rien n’est moins sûr.

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